V. 17 19, cf
ELECTRE
sayions tout à l'heure de traduire) l'auteur d'Electre
semble avoir voulu éclairer les ténèbres des Choéphores
de cette x)ure et riante lumière, emblème de la sérénité
de son génie, et qui a une place dans toutes ses tragédies; de même qu'en réalité, elle ne cessait de luire sur les représentations du théâtre grec.
C'est à cette lumière que s'adresse la plainte d'Electre, amenée, à son tour, sur la scène et pour ne la plus quitter. Un tel mouvement, qui chez nous ne serait qu'une apostrophe déclamatoire*, avait, chez les Grecs,
plus de naturel; c'était l'expression d'un usage dont
cette pièce offrira encore la' trace 2, et rappelé d'ailleurs
plus d'une fois, j'aurai occasion de le montrer', dans
les monuments tragiques et même comiques qui nous
restent du théâtre des anciens. L'action comme suspendue pendant le sacrifice funèbre d'Oreste, permet à Electre de développer librement sa situation et ses sentiments, d'abord dans un monologue lyrique d'un ton, d'une harmonie lugubres, ensuite dans un long échange de stro-"~ phes, ou terribles, ou touchantes, avec des femmes de
Mycènes, accourues, à la voix de la princesse, pour lui
offrir leurs consolations. Mais Electre ne veut point êlre
consolée ; elle s'attache à sa douleur sans relâche, sans
contrainte, et en redouble les éclats, soulagement de son
oppression et supplice de ses tyrans. Elle pleurera à jamais comme, dans son tombeau de pierre, la triste Niobé*. Elle se compare, sanglotant, gémissant sur le seuil de la maison paternelle, à l'oiseau désolé qui toujours appelle Itys, image où elle se complaît \ et qu'aimait d'ailleurs, gracieuse dans son désespoir, la Melpomène antique ^
Ses discours sont pleins de ce désordre, de ces redites
1. Voy.la prcmièi;e scène deVEfectre deCrébillon, et, dans le Lycée, les observations de La Harpe à ce sujet.
2. V. 420 sq —3. Voy. plus loin, liv IV, eh. iv. — 4. V. liSsqq.— 5. v. 107 sqq; 1073.
6. Voy. l.schyl., Suppl, 58 sqq.; Agamemn.; 1110; Sopb., Aj., 627; Trach.y 105, 964; Euripid. Ilelen., Ilu5sqq.; Rhes., .o42 sqq.jSenec, Ayamenin.y b70; Octav.j 8, 915, etc. Cf. t. I, p. 331.
SOPHOCLE
naturels à Fexcès de rafQiction, et c[ui ne conviennent
pas moins à la liberté de l'inspiration lyrique. Ce ne sont qu'images affreuses, toujours présentes, après tant d'années, et le jour et la nuit, à sa pensée et à se? sens, de la scène abominable dont elle fut témoin, quand, sous la hache das adultères, tomba le roi des rois, comme un chêne abattu par des bûcherons*. Ce ne sont que véhéments appels aux dieux, dont la lente justice étonne, ébranle sa foi^ à son frère qui lui fait si longtemps attendre un retour vainement promis, qui la laisse si longtemps porter seule l'intolérable poids de son infortune*.
Le chœur, toujours favorable à la bonne cause*, partage les ressentiments, les vœux d'Electre, mais avec cette timidité que les tragiques grecs conservent si finement au rôle moitié convenu, moitié réel, où ils personnifient, avec les instincts moraux, les faiblesses, les lâchetés de la foule. C'est en termes mesurés* qu'il maudit les tyrans de Mycènes, comme s'il craignait d'en être entendu et compris; il s'effraye un peu pour lui-même, à ce qu'il semble, des emportements d'Electre ; il s'applique à lui conseiller
plus de calme et de prudence. Ces conseils inutiles que
rejette l'intraitable fille d'Agamemnon, Tamènent cependant, après les mouvements tumultueux d'une longue scène lyrique, à défendre, à excuser, avec plus de suite,
avec le ton et le mètre ordinaires de la tragédie, dans une
1. V. 98 sa. Chénier 8*est bien mépris sur le sens de cette image, quand il Ta détournée de ce qu'elle rend si énergiquement, l'indignité du traitement éprouvé par Agamemnon, à la majesté de sa chute, dans
ces vers , assez beaux d'ailleurs :
1\ tomba comme un chêne, atteint par la tempête,
Tombe au sein des forêts que dominait sa tête.
(Œuvr. posth-, Electre^ I, l.)
Sophocle semble avoir voulu ici lutter contre la hardiesse familière
avec laquelle Homère, Odyssée, IV, 535, peint le même attentat: «Éjiisthe l'attira dans sa maison, et à sa table même l'immola, semblable a celui qui tuerait le bœuf près de la crèche. »
2. V. 245 sq. — 3 V. 119 sq. — 4. Hor., adPîson.j 196.— 5. V. 126 sq.; 193 sqq.
de ces éloquentes tirades dont abonde, peut-être trop,
quelque belles qu'elles soient, cette pièce ; à excuser, dis-
je, ce qu'elle condamne elle-même, comme peu séant à
soii sexe, mais qu'on doit pardonner à l'horreur de ses
souvenirs, et à ce qui les réveille sans cesse, son odieuse vie sous les lois des assassins d'un père :
Oui, sans justifier mon aveugle courroux, De mes cris éternels je rougis devant vous. Mais telle est ma misère, ô vierges de Mycène ! Un invincible instinct me subjugue et m'entraine.
Eh ! quelle indigne fille, après le jour cruel Qui lui montra le fer dans ie sein paternel.
Ecouterait encore une raison timide ?
Non, non, loin d'effacer un sanglant parricide,
Chaque jour, chaque nuit, sous des traits plus affreux, Déploie à mes regards ce tableau douloureux. Pardonnez.... C'en est trop : celle dont je suis née
Nourrit contre sa fille une haine obstinée ; D'un père à mes côtés je vois les assassins; J'attends en mon palais leurs ordres souverains ; Leur main de mes ennuis calcule la mesure,
Et me donne et m'envie un peu de nourriture. 0 supplice 1 il faut voir un monstre ensanglanté
Au trône de mon père étaler sa fierté.
Usurper d'un héros la pourpre révérée,
Et verser la liqueur de la coupe sacrée Sur l'antique foyer où d'un bras criminel,
Le perfide à son roi porta le coup mortel.
Pour dernier attentat, dans le lit de mon père
Il faut voir son bourreau monter avec ma mère;
Si ma voix peut encor donner un nom si doux
A celle qui repose auprès d'un tel époux.
Dieux ! pressant dans ses bras son horrible complice,
Elle ose des enfers défier la justice I Triomphante, elle rit de ses premiers forfaits;
Et quand l'astre des mois vient rendre à ses souhaits L'instant où son époux expira dans ses pièges,
Elle ordonne aussitôt des danser sacrilèges,
Et, chargeant les autels d'injurieux honneurs.
Présente un sacrifice aux dieux conservateurs! Et moi, pâle témoin de leur jcie adultère, Je pleure, je maudis ce festin sanguinaire, Que, pour mieux attester leur lâche trahison.
Ils ont osé nommer Festin d'Agamemnon !
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Que dis-je? Il faut encore fuir leur regards sévère?'
Il faut me consumer en regrets solitaires. Et ménager mes pleurs, sans oser à loisir
Rassasier mes yeux d'un funeste plaisir.
la cruelle soudain, dont le soupçon s'éveille, De ces terribles mots vient frapper mon oreille : « Quoi! nul autre mortel n'a-t-il connu le deuil? « Seule, as-tu vu ton père entrer dans le cercueil? « Eh bien! meurs en pleurant, fatal objet de haine; « Et puisse TAchéron, loin d'assoupir ta peine, t Éterniser le cours de tes gémissements! » Mais connaissez enfin tous ses emportements ; Au moindre bruit qu'Oreste arrive en sa patrie,
Furieuse, elle accourt, et m'assiège et s'écrie :
« C'est à toi que je dois mes éternels chagrins ;
t Oui, perfide, c'est loi dont les furtives mains
« Ont soustrait autrefois Oreste à ma puissance.
« Tremble et de tes complots redoute la vengeance. »
Tels sont les hurlements que vomit sa fureur : Son digne époux encore en attise l'ardeur ; Lâche qui se complaît aux plus honteuses trames, Et sait pour tout exploit combattre avec les femmes! Hélas! pour mettre un terme à mes longues douleurs, J'attends Oreste en vain, malheureuse!... et je meurs; Oreste a trop de fois trompé ma confiance;
Ses lenteurs ddus mon sein ont glacé l'espérance :
Ah ! quand ses vains projets, prompts à se démentir, M'enlèvent le présent, me ferment l'avenir,
Faut-il qu'à nos tyrans ma douleur s'asservisse.
Et respecte le ciel qui s'est fait leur complice* ?
Cette imitation est de feu M. Anceau, comme celle que j'ai précédemment citée ^ de l'admirable fragment conservé par son traducteur latin, Attius ou plutôt Gicéron du Prométhée délivré d'Eschyle. M. Anceau, qui, dans une dissertation que j'ai aussi rappelée tout à Theuro' et
à laquelle j'aurai plus d une occasion de revenir, a comparé fort en détail toutes les Electres, tous les Orestos, ou peu a'en faut, des théâtres anciens et modernes, avait fait de la pièce de Sophocle l'objet d'études poétiques,