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ELECTRE
quent, selon Tesprît de 1 antique tragédie, l'intervention
du destin et des dieux dans révénement et qui, après le conseil tenu au début par Oreste, et son sacrifice sur le tombeau de son père, font faire à la fable comme un nouveau pas , Je sorte qu'il n'est pas aussi -^vident qu'on l'a ^prétendu *, que l'action manque aux développements, d'ailleurs si complaisamment prolongés, de tout ce commencement, que l'exposition, d'une longueur démesurée occupe à elle seule plus du tiers de la pièce; ces présages sont le sujet principal de deux scènes intéressantes qui amènent successivement près d'Electre deux personnages nouveaux, Chrysotbémis et Glytemnestre. L'une est envoyée au tombeau d'Agamemnon, qui menace en songe, pour lui présenter^ de sa main innocente, les offrandes expiatoires que n'ose lui porter sa trop coupable épouse. L'autre,
moins effrayée, chose étrange, mais naturelle cependant, d'un autel que de ce tombeau, vient elle-même implorer l'assistance d'Apollon, dont la statue, on s'en souvient, cela a été annoncé , non sans intention, dès les premiers vers ^, décore la place qui s'étend devant le palais. Voilà, de compte fait, trois sacrifices, celui d'Oreste, celui de
Chrysothémis, celui de Ciytemnestre. C'est beaucoup dans une même pièce et en si peu descènes. Mais je suis moins
frappé de cette répétition du même moyen, qui est peutêtre un défaut, que des heureux eff"ets qu'en a tirés le
poète, pour donner à sa tragédie un horizon divin, pour montrer en contraste les scrupules de la piété et la superstition du crime.
Chrysothémis, qui, au moment où elle sortait du palais, a rencontré sur le seuil Electre, s'est arrêtée auprès d'elle pour lui adresser, sur l'inutile et imprudente hardiesse de ses discours, des représentations que celle-ci juge dictées par leur mère, et auxquelles elle répond par
des reproches de complaisance et de lâcheté. Une vive contestation se prolonge entre les deux sœurs, ra|)pro-
1. Anceau, Parallèle^ etc., déjà cité, p. 10 et 11. — 2. V. 6 et 7. Voyez plus haut, p. 295. — 3. Anceau, Parallèle^ etc., déjà cité, p. 11.
SOPHOCLE
chées par la conformité de leurs sentiments, maïs que divise la diversité de leurs caractères, l'une croyant, dans
sa prudence craintive, devoir user envers ses maîtres de
ménagements dont s'indigne la fierté de l'autre La perfection ne se rencontre guère dans la nature, et est froide au théâtre. Sophocle le savait; aussi a-t-il mêlé, dans cette scène, la vertu d'Electre, comme dans la tragédie
précédente, celle d'Antigone *, de quelques traits de dureté. Electre est plus que dure lorsque, prévenue par Chrysothémis , avec un tendre intérêt , du dessein formé par Égisthe importuné de tant de plaintes, de l'enfermer
à son retour dans quelque caverne solitaire et éloignée ,
elle s'écrie : « Oh ! qu'il revienne ! qu'il accomplisse sa menace ! Quand serai-je loin, bien loin de vous ^ ? » lorsque, par ce vous crueP, elle confond sa sœur elle-même Rvec les tyrans qu'elle déteste. Il y a aussi de la cruauté
dans ces parallèles ironiques qu'elle fait de sa misère, et des délices où elle suppose que se plonge avec joie Chrysothémis, à la riche table des souverains de Mycènes, lui disant ce que Chénier a éloquemment développé dans ces vers* :
Qu'ils rèonent, mais du moins, sous leurs pompeux lambris,
Que dÉIectre captive ils entendent les cris ;
Que ma douleur pieuse empoisonne leur joie :
Je veux les fatiguer des pleurs où je me noie. Qu'au palais de mon père et près de son cercueil,
Des ferlins somptueux ils étalent l'orgueil ; Loin d'eux, à ces festins, leur esclave préfère Le pain de la pitié qu'on jette à sa. misère.
'. Voyez plus liaut, p. 266.
3. Chénier Ta mal à propos supprimé dans ces vers de son imi«
talion :
CHRYSOTHKMIS.
Heureuse en ce cachot! pouvez- vous y prétendre?
ÉLECTnE.
Oui, de ne plus les voir, de ne plus les enlendrc. 4. Œuvr. poslh., Électr, acte 1, se. m.
ELECTRE. 309
A leur table insolente allez courber le front;
Flattez les meurtriers, mes pleurs me suffiront.
Des pleurs sont mes trésors, des pleurs ma nourriture^
Ils ne me verront pas outrageant la nature, A mon père infidèle, indigne de mon nom,
Boire avec eux dans l'or le sang d'Agamemnon.
Chrysothémis n'a pas mérité d'être ainsi traitée : elle supporte les excès auxquels la passion entraîne sa sœur avec une patience, une douceur qui prêtent quelque cliose d'aimable à sa faiblesse. Cette faiblesse n'est pas d'ailleurs sans vertu, et elle saura bien s'en relever, à la fin de cette scène même, en se montrant, comme Electre, ce qu'elle est plus paisiblement , plus modestement, une digne fille
d'Agamemnon.
Comme, fatiguée de ses inutiles efforts pour se faire écouter d'Electre, elle se dispose à la quitter, quelques questions de celle-ci l'amènent naturellement à expliquer
l'étrange mission qu'elle est chargée de remplir, à raconter la vision dont , par son entremise , sa mère veut conjurer la menace. Elle la raconte en peu de mots, la tenant , dit-elle , d'une personne qui était présente quand Cl} temnestre l'a, d'après une coutume dont nous avons eu
occasion de parler plus haut ^, confiée au soleil. Cette vision diffère beaucoup de celle qui lui correspond dans les Choéphores, La Clytemnestre d'Eschyle a vu en songe un serpent qui s'approchait de son sein, et en tirait du sang
au lieu de lait \ La Clytemnestre de Sophocle a rêvé qu'A-
1. Chénier profite ici d'une ingénieuse correction (t6 {xk {aev >'j7tEtv) faite par Brumoy au v. 359, dont le sens est très-controversé.