scène aux Choéphores : personne non plus qui ne doive
être frappé du tour nouveau qu'a su donner Sophocle à ce qu'il imitait, distribuant ingénieusement, et ici, et de
même un peu plus loin*, entre les deux sœurs, ce dont Eschyle avait composé le rôle unique de son Electre. Les anciens appelaient Sophocle du nom d'Abeille, à cause de la douceur de son style*, et encore, nous dit l'auteur grec de sa Vie, pour louer son art à enlever, à se rendre propres les beautés des autres poètes, pour composer de ses habiles larcins, allant pour ainsi dire de fleur en fleur, le
miel de sa poésie.
Quand des cinq cents vers environ que nous venons de parcourir on faisait le premier acte d'une pièce, dont les quatre actes suivants ne comptaient guère plus de mille vers, non-seulement on la divisait arbitrairement en parties d'une singulière disproportion, mais on effaçait à peu près la correspondance un peu symétrique que Sophocle semble avoir voulu établir entre les deux scènes où paraissent successivement auprès d'Electre, sans autre interruption que quelques strophes rapides d'où ne résulte pas, comme de nos entr'actes, solution de continuité,
1. Anceau, Parallèle, etc., déjà cité, p. 11. — 2. Se. Il, v. 867 et suiv. ^ . .
3. Schol. ad Œd» Col, 17; schol. ad Aristoph. VespAGO] Aristoph.,
fragm. ccxxxi, etc.
Chrysosthomîs et Clytemnestre. Ces deux scènes sont, en effet, jetées, et sans doute à dessein, dans le même moule : elles commencent l'une et l'autre par une dispute animée
OÙ s'emporte, jusqu'à une violence coupable, le juste ressentiment d'Electre ; elles aboutissent à des sacrifices qui
flattent les deux partis opposés d'espérances diverses,
bientôt également détruites.
C'est un besoin pour les criminels de chercher à trom per les autres, et peut-être à se tromper eux-mêmes, par
de maladroites apologies. Clytemnestre, reprochant à
Electre, d'abuser de l'absence d'Égisthe pour s'en aller, hors du palais, la diffamer par ses discours, en vient à représenter le meurtre d'Agamemnon comme une juste représaille du sacrifice d'Iphigénie. Elle s'attire aiu^i de
la part d'Electre, qu'elle veut faire entrer dans ses rai-
SODS, et provoque à lui répondre, une accablante réplique. Ce motif qu'elle allègue pour excuser une action
inexcui^able motif injuste, d'abord, car Agamemnon n'a pas volontairement immolé sa fille, n'est de plus qu'un vain prétexte imaginé après coup. Est-ce aussi par représaille qu'elle vit honteusement avec son complice, qu'elle en a des enfants, auxquels elle sacrifie ceux d'un légitime hymen, condamné3 par son crime à l'oppression et à l'exil? Au milieu des chaleureux développements que donne à
cette réfutation la colère d'Electre, on distingue de menaçantes paroles qui sont , pour le spectateur, comme une
sinistre annonce de la catastrophe.
« Off ste ! vous m*accusez de nourrir en lui un vengeur. Ah ! sachez-le, si j'en eusse eu la force, je ne l'aurais pas attendu'.»
Elle avait dit auparavant, après avoir repoussé les reproches adressés à la mémoire de son père :
« Mais quand il l'aurait fait, devait-il pour cela périr de vos mains ? et d'après quelle loi? Prenez garde qu'en introduisant
chez les hommes une loi pareiUe, vous ne vous prépariez à
vous-même malheur et repentir. Oui, qu'on puisse ainsi punir I. V. 599-601.
ELECTRE
le meurtre par le meurtre, et vous périrez la première, si Ton vous fait justice *. »
Contriidlction étrange de la passion, si Lien comprise, si
bien exprimée par Sophocle ! Electre ne s'aperçoit pas
que cette réciprocité barbare qu'elle refuse à autrui, elle
la réclame pour elle-même, quand, dans sa soif de vengeance, elle porte sa pensée jusqu'à la mort d'une mère, qu'elle ne craint pas même d'en prononcer, d'en publier
l'arrêt.
Qu'on se figure, pour comprendre l'effet de ce qui va suivre, le chœur assistant de sa place consacrée, sur les degrés de l'orchestre, à ces affreux éclats de discorde domestique qui le frappent de stupeur; Electre, à qui sa
mère a ordonné de ne pas interrompre, de ne pas profaner plus longtemps par ses discours le sacrifice qu'elle
prépare, se détournant, dans un silence insultant; Clytemnestre, hors d'elle-même, s'avançant, suivie des esclaves qui portent ses offrandes, vers l'autel d'Apollon ! Quelle attente chez le spectateur de la prière qui, dans un tel moment, va sortir de sa bouche ! Horace peint quelque part ^ un hypocrite qui sacrifie en public, mais qui prie tout bas, et demande secrètement aux dieux de couvrir
d'un voile favorable ses criminelles pratiques, se persuadant apparemment, dans sa grossière superstition, que les dieux écouteront ce qu'il n'ose laisser entendre aux hommes. On croirait que le satirique s'est souvenu de l'originale prière prêtée par Sophocle à sa Clytemnestre. Elle aussi, qui ne veut pas, qui ne peut pas vouloir être entendue, et d'Electre surtout, baisse la voix pour demander au dieu, dans un vague langage, de détourner vers ses ennemis l'effet des présages qui l'ont troublée, de protéger contre toute entreprise sa vie et sa fortune, de faire
2. Epist. 1, XVI, 57. Cf. Pers.,ii, 5 ; Javen., vi, 539; Mart. , I, xl, 6;
Senec, Épist., x. Tacito suspendit vota labello, a dit également Catulle, Lxiv, lO'i, des vœux secrets formel par la fille de Minos, Ariane,
pour la victoire de Thésée.
qu'elle continue de régner paisiblement, heureusemenl dans la maison des Atrides, auprès de ceux qui maintenant sont sa famille, des enfants qui ne lui veulent point de mal et n'ont point mérité sa haine, « Le reste, ditelle, je le tais; mais tu me comprends, car tu es dieu. Aux fils de Jupiter, rien n'est caché*. » On devine, avec effroi, que cette mère, tout à l'heure menacée des coups d'un parricide, parricide elle-même, souhaite la mort de son fils.
On peut traiter ces beaux développements de détails oiseux qui ne servent quà retarder raction^, quand on les juge d'après nos habitudes, fort étrangères aux Grecs, de rapidité dramatique; mais qu'ils préparent bien cette scène, où la fausse nouvelle de la mort d'O-
reste, apportée selon ses ordres par son vieux gouverneur, en même temps qu'elle paraît accomplir le détestable vœu de Glytemnestre, réduit Electre au désespoir!
Par quelle habileté prévoyante ces deux personnages ont été réunis à la porte du palais, pour y entendre ensemble un récit dont les vicissitudes heureuses et malheureuses les affectent tour à tour si diversement! Combien leur présence, féconde en contrastes, ajoute à l'intérêt de ce récit, qui, tout rempli, nous le savons, de faits supposés, eût risqué, malgré ses beautés, abandonné à lui-même,
de nous paraître froid I
Ici encore se montre 1 art de Sophocle à transformer
ce qu'il emprunte. Dans les Choéphores, Electre est complice de la ruse imaginée par son frère ; elle l'appuie par les témoignages d'une douleur simulée, qui n'est rien moins que tragique, et à laquelle Sophocle, en supposant son Electre trompée comme Glytemnestre, a judicieusement substitué l'émotion, partagée par le spectateur, d'une douleur véritable.
Quelque chose qui contribue encore à l'effet du long
récit introduit ici par le poète, c'est le rôle noble et touchant que le narrateur y fait jouer à Oreste. Quoi de plus
1. V. 653-655. - 2. Anceau, Parallèle, etc., déjà cité, p. 11.
ELECTRE
conforme à l'esprit de l'ouvrage que l'éclat * avec lequel
paraît, dans les jeux de Delphes, ce jeune homme proclamé cinq fois vainqueur en ces termes : « Sa patrie est
Argos, son nom est Oreste; il est fils d'Agameranon, qui
rassembla autrefois l'illustre armée des Grecs * ; » et
quand, dans une dernière épreuve, la course des chars,
un accident malheureux lui enlève la victoire et la vie,
que l'exclamation douloureuse de tous ces spectateurs' qui le voient tomber et suivent des yeux sur Tarène son
corps traîné par les chevaux, sanglant, défiguré, bientôt méconnaissable, même pour ses amis * ; enfin que l'annonce de Turne chétive, comme dit Gorneille^, où l'on a enfermé, où l'on rapporte tout ce qui reste de ce grand et
beau corps*, de cette jeunesse en qui revivait déjà la
gloire d'un père, et qui, sitôt éteinte, n'obtiendra dans la
terre natale que le partage de son tombeau '? Cette tragédie fictive, jetée au milieu de la tragédie véritable,
émeut, je ne sais comment, notre sympathie. Il y a dans la narration une telle précision de détails, une telle vivacité d'images, une telle vérité d'accent, elle est faite d'un