‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 271 sur 893 · Georg. 111, 103 sqq · texte numérisé non relu

Georg. 111, 103 sqq

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SOPHOCLE

au signal donné, s'élancent; les conducteurs, penchés sur leurs chevaux, les animant de la voix, et secouant les rênes ; puis bientôt, avec un grand bruit de roues, un nuage ie poussière à travers lequel on ne distingue plus

qu un conlus mélange, jusqu'à ce que reparaissent, séparés de la foule, les concurrents plus heureux dont on

suit la lutte avec anxiété. Des trois poètes, Sophocle, cet écrivain au doux langage, est peut-être celui dont le

style a ici le plus de hardiesse. C'est ainsi qu'il appelle naufrage la chute des chars renversés, et peint l'Athénien qui, par une adroite manœuvre, gagne le large, pour éviter le tourbillon bouillonnant au milieu de Tarène, où tout va s'engloutir*. Ces figures audacieuses, produit d'une imagination fortement émue, s'encadrent d'ailleurs,

à l'ordinaire, dans le langage, simple jusqu'à la familiarité, d'un témoin qui semble ne se proposer autre chose

que de rapporter avec exactitude ce qu'il a vu. C'est, il nous faut souvent le redire, le caractère des récits de la tragédie grecque, que ce mélange de la naïveté qui convient à la condition du narrateur avec la poésie appelée par la nature des faits qu'il raconte. Ils sont par là incontestablement plus dramatiques que les nôtres, véritables morceaux d'apparat où s'elïace le personnage pour ne laisser voir que le poète qui parle à sa place. Ils méritent beaucoup moins d'être renvoyés à Pépopée, comme l'a été,

et par Voltaire ^, celui de l'Electre.

Revenons aux personnes qui l'écoutent, dans des dispositions bien contraires ; à Glytemnestre surtout, qui a

interrompu, avec un empressement cruel, les cris de douleur de sa fille, pour faire répéter la nouvelle', qui a demandé avec avidité, des détails*, et qui, ces détails donnés, soit qu'un reste de pudeur l'empêche de se montrer satisfaite, soit plutôt que ses entrailles s'émeuvent et qu'elle sente, comme elle le dit % qu'on n est pas mère

1. V. 725-729. Cf. scliol. — 2. Dissertalton, etc., passages citcv, plus

haut. — 3. Schol. ad. y. 671. —4. Scliol. ad v. G74. — 5. V. 7G6. Cf. Euripid., Phœniss. , 355.

ELECTRE

impunément, soit, enfin, que ces sentiments divers se mêlent en ce moment dans son âme *, reste interdite, sans pouvoir trouver de paroles pour s'applaudir d'un événement qui doit lui sembler heureux et qu'elle a sou-

haité. Ce trouble, admirablement saisi et rendu, ne dure qu'un instant. Quand le vieux gouverneur, qu'il étonne, s'est écrié, comme pour en obtenir l'explication: a J'ai fait, je le vois bien, un voyage inutile^, » Glytemnestre, rendue à elle-même, s'empresse de l'assurer de sa reconnaissance et de son contentement. Il l'a délivrée de ce qui ôtait le repos à ses jours et le sommeil à ses nuits, la crainte de ce fils dont la menaçait sans cesse Electre, sa furie domestique. Ge fils, pour se justifier elle-même, elle l'accuse de sentiments dénaturés ; elle remercie les dieux

de sa mort, qu'elle avoue maintenant sans détour, car elle n'a plus besoin de feindre', leur avoir demandée;

triomphante, elle repousse de ses sarcasmes l'impuissante indignation d'Electre, et, emmenant dans le palais, pour s'acquitter envers lui de ce qu'elle croit lui devoir, ratrteur de sa fausse et barbare joie, elle laisse sa fille où elle l'a trouvée, exhaler tant qu'elle voudra d'inutiles plaintes sur elle-même et sur les siens.

Gette permission insultante cache une adresse du poète, qui se ménage le moyen de retenir avec vraisemblance

Electre sur la scène, et d'occuper les spectateurs de ce qu'ils attendent, qu'ils souhaitent, et que leur impatiente curiosité ne demandera pas, comme il arrive chez nous, qu'on abrège, du tableau, varié avec art, de ses inépuisables douleurs. Quelles plaintes touchantes lui prête Sophocle sur ses espérances détruites, sa solitude mainte nant complète, l'appesantissement de son joug! Mais ellv ne veut plus habiter cette prison détestée ; elle n'en repassera plus le seuil ; elle mourra là, ou consumée par son désespoir, ou frappée par ses tyrans irrités: que lui importe? elle ne tient plus à la vie ^ On comprend que, dans

1. Scliol. ad V. 762.-2. Y.768. — 3. Schol. ad v. G53. — 4. V. 818.

ELECTRE

une sîtuatijTi d'esprit si violente, elle repousse, non sans quelque impatience, les nouvelles consolations que le chœur lui offre avec la bonne volonté impuissante et parfois maladroite, ordinaire aux témoins du malheur.

Une de ces consolations semble tirée de Texistence glorieuse, conservée, dans les enfers, à Amphiaraûs. Electre pouvait -elle ne pas s'écrier, par un douloureux retour sur

elle-même: « Amphiaraûs a eu un vengeur; Agamemnon

et sa fdle n'en auront point ! Celui qui devait les venger n'est plus M » Je serais tenté de voir dans cette allusion, assez mal à propos, assez péniblement amenée, le dessein de rappeler le souvenir d'une autre tragédie^ de l'auteur

de V Electre sur un sujet tout semblable: le châiment de

l'épouse coupable d'Amphiaraûs par son propre fils Alcméon. Il est fâcheux qu'on ne puisse comparer les deux

ouvrages, et juger si le poëte avait réussi à mettre entre ftux plus de variété que n'a fait Voltaire, quand des débris de son Ériphyle il a construit sa Sémiramis.

Nous arrivons à une scène encore détpurnée, comme un ruisseau, de l'abondante source des Choéphores^ et qui

a cependant paru, avec raison, à tous les critiques, d'une invention singulièrement heureuse. Elle oppose à la désolation d'Electre le contraste des transports de Chryso-

thémis, accourant, plus vite, dit-elle, que ne le voudrait la bienséance', pour lui apporter la nouvelle désirée du

retour de leur frère. Il est revenu, elle n'en doute pas ; elle a vu sur le tombeau d' Agamemnon des offrandes que

lui seul peut y avoir déposées. Sa confiance et les raisons dont elle la justifie, avec une joie éloquente, persuaderaient Electre, sans ce qu'elle a tout à l'heure entendu.

2. Son Eriphyle, la même pièce, a-t-on pensé, que ses Epigones^

imités par Allius. Le catMloyiie des pièces de Sophocle nous oflre encore une tragédie \nn\ulce A Icmr on, un drame satyrique intitulée ^wj-

jikiarails. Sur les sujets de ces divers ouvniges et les fragments qui en

restent, voyez, en dernier lieu, K. A. J. Ahrcns, Sop)iocl. fraym. éd. F. Didot, Ï842, p. 300 sqq.. 364 sq. ; A. ISauck, Trag. grâce, fraym,

Loips. m?,, p. ir2, sqq 137 sqq.

u. Yoy. Œdip. Col., 879, et plus haut, p. 231 scq.

Par une révolution touchante, dont on a peu senti le charme, quand on a reproché à Sophocle de n'avoir pas fait partager à Electre les espérances de Ghrysothémis,

afin de lui rendre plus amère l'annonce du trépas d'O-

reste*, sa douleur se détourne d'elle-même vers sa sœur,

en ce moment si heureuse, à laquelle il lui faut ravir une

si douce illusion, qu'elle désabuse enfin, péniblement,

par ces cruelles paroles : « Il est mort, infortunée!... Je le sais /l'un homme qui l'a vu mourir.... Le messager est

là, dans la maison, où notre mère l'accueille ^ » C'est

maintenant à Ghrysothémis de pleurer sur ce surcroît de malheur qu'elle est venue chercher avec tant d'empressement. Mais Electre l'interrompt pour lui faire part d'un

dessein que lui suggère son désespoir, et auquel elle s'efforce de gagner sa sœur avec une chaleur, une passion,

qui font de son discours un des plus beaux morceaux de

cette pièce constamment belle. Gitons-le dans une de ces

remarquables imitations qui ont été plus haut annoncées ^ sur le mérite et aussi les défauts desquelles il n'est pas nécessaire de revenir.

Écoutez un dessein que la vertu m'inspire :

Nous n'avons plus d'amis; les dieux du sombre empire Les ont tous entraînés dans la nuit des enfers ;

Nous sommes désormais seules dans l'univers. Tant qu'un récit flatteur fit croire à ma tendresse

Que mon frère vivait, florissant de jeunesse,

Je pensai qu'il viendrait, levant enfin le bras,

Remplir le vœu d'un père et venger son trépas. Aujourd'hui qu'il n'est plus, c'est en vous que j'espère ; Oui, j'attends que ma sœur, partageant ma colère,

lence

Ne doit plus devant vous me forcer au' silence. Eh ! quand s'éveillera votre molle langueur ; Quel espoir peut encop soutenir votre cœur ?

1. Anceau, Parallèle, etc., déjà cité, p. 18. — 2. V. 920-625.

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