‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 275 sur 893 · V. ine · texte numérisé non relu

V. ine

Il;

ELECTRE

raît sa jeunesse*, dans l'attente impatiente de son retour libérateur, tout ce passé, tout cet avenir se sont évanouis; tout cela est dans cette urne, avec ce peu de poussière,

qu'elle presse douloureusement contre son sein, comme

aspirant à s'y réunir^.

Telle est, en substance^ cette admirable plainte, célèbre dans toute l'antiquité, dont on ne peut mieux louer le pathétique, qu'en rappelant comment un père s'en servit pour exhaler sa propre plainte. Il n'est personne qui n'ait lu dans Aulu-Gelle l'histoire du comédien Polus, qui, après la perte d'un fils tendrement aimé, reparut sru théâtre dans ce rôle d'Electre, et l'urne même de so.i enfant entre ses mains, remplit toute la scène, non plus des

accents que lui avait enseignés son art, mais du cri véritable de sa douleur, interprétant par elle, comme Ta dit

Gicéron d'un autre acteur, le génie du poète \

Voilà comment M. Anceau, dont j'ai souvent dans ce

chapitre combattu les opinions, moins conformes que ses vers, qui eux-mêmes ne le sont pas toujours assez, à Tesprit de la pièce grecque, a rendu ce morceau déjà heureusement imité par La Harpe :

0 du plus cher mortel muet dépositaire !

Sombre et dernier séjour de mon malheureux frère !

Fils d'Atride, est-ce ainsi qu'il fallait te revoir?

Combien, en te quittant, s'abusait mon espoir ! Mes mains n'embrassent rien en embrassant Oreste j Et quand je t'arrachai de ce palais funeste, La jeunesse brillait sur ton front radieux !

0 mort, que n'avais-tu déjà fermé mes yeux? Mon imprudent larcin n*eût point forcé mon frère De gémir au milieu d'une terre étrangère ; Mes bras ne l'auraient point soustrait aux assassins. Et ce jour, plein de sang, terminant ses destins,

3. «.... Urnam e sejulcro tulit fîlii, et quasi Orestis amplexus: op-

plevit omnia, non simulacris neque imitamentis, sed luctu atque la-

mentis veris et spiritmtihus. Itaque quum agi fabula videretur, dolor actus est. . A. Gell., Noa. Att. VII, 5. - .... Summi enim poetœ ingenium non solum arte sua, sed etiam dolore exprimebat. » Cic, pro

Sext.t LVi. Voy. sur Polns, 1. 1, p. 112.

fi- r

326 SOPHOCLE

L'aurait vu s'endormir dans la nuit éternelle, Et partager du moins la tombe paternelle. '

Cher Oreste, les dieux t'enviaient ce bonheur; Oui, loin de ton pays, loin des bras de ta sœur,

Leur courroux te gardait une mort plus cruelle.

Tu n'es plus !... Malheureuse !... et d*un3 onde fidèle Je n'ai point arrosé ton corps inanimé ;

Et parmi le bûcher où tu fus consumé,

Je n'ai point recueilli, d'une main attentive,

Tes ossements légers, ta cendre fugitive.

Une main étrangère a pris ses soins pour moi;

Et lorsque dans mes mains enfin je te reçoi,

Tu n'es qu'un vain débris au fond d'une urne vaine.

Dieux cruels ! voilà donc tout le fruit de ma peine !

Où sont ces doux travaux qu'à mon heureux amour

Ton enfance jadis imposait chaque jour?

Tu le sais : on ne peut se promettre, 6 mon frère,

Une plus tendre ardeur de Tinstinct d'une mère.

Je m'étais réservé le soin de te nourrir :

A de serviles mains j'enviais ce plaisir.

Aimable enfant, déjà pour me payer mes veilles, Du nom charmant de sœur tu flattais mes oreilles. Hélas ! en un seul jour tout se dérobe à moi, Tout se flétrit, tout meurt et s'éclipse avec toi ;

Et m'enlevant soudain ces prestiges frivoles, Tel qu'un soufle léger, tu fuis et tu t'envoles. Mon père a succombé sous un mortel couteau ; Je ne vis plus pour toi, tu descends au tombeau ; 0 douleur ! et je vois mes ennemis sourire ; Et ma profane mère, en son cruel délire,

Ma mère, dépouillant un titre aussi sacré. Assouvit de mes pleurs son œil dénaturé !

Par mille avis secrets flattant mon espérance. Vainement tu promis à mon impatience

De paraître à ses yeux la vengeance à la main : Conjuré contre nous, un démon inhumain Ravit cette douceur à mon âme flétrie.

Infortunée I au lieu d'une image chérie. Il ne présente, hélas ! à mon œil éperdu Qu'une cendre inutile, une ombre sans vertu. 0 débris douloureux ! ô misérable Oreste ! Tu m'es enfin rendu, mais ô retour funeste ! Cher et trompeur espoir, tu viens finir mon sort ;

Oui, mon frère, c'est toi qui me donnes la mort.

Eh bien ! dans ton cercueil je veux être engloutie;

Reçois dans le néant ta sœur anéantie.

Que ta sœur près de toi repose désormais :

ELECTRE

Ton sort était le sien lorsque tu respirais ; Avec toi dans la tombe elle aspire à descendre ; La froide mort du moins protégera sa cendre.

Il y a peu de beautés, chez les tragiques grecs, qui ne

se trouvent en germe chez Homère. Peut-être, comme 1 a

pensé le scoliaste S est-ce au tableau touchant d Ulysse

entendant Pénélope déplorer sa mort% que Sophocle ti

du l'idée de rendre Oreste témoin des regrets qu'on lui donne. N'omettons pas une autre remarque du scoliaste % minutieuse peut-être , mais utile à l'intelligence de cet art de composition qui se découvre dans les moindres détails des œuvres de notre poète. Oreste a déjà pu comprendre qu'il a devant lui une de ses sœurs; mais la-

quelle? il le saura du chœur, qui s'adressant à Electre

pour rengager à modérer l'excès de sa douleur, l'appelle

aftectueusement par son nom. « Quoi ! s'écrie Oreste, de

plus en plus troublé par cette double découverte, c est la

cette illustre Electre*, » et il s'attendrit sur sa jeunesse, sa beauté flétries dans les larmes et la souffrance , sur ce qu'il voit de ses misères et ce qu'elle lui en apprend. Elle-même s'étonne de l'intérêt peu ordinaire que^lui témoigne cet étranger, et, par ses questions, elle l'amène, dans un dialogue dont les lenteurs habiles, quoi qu on en ait dit^ autant que naturelles, excitent au plus haut

degré Fattenle et le désir du spectateur, à laisser echap -

per un secret qui lui pèse, qu'il voudrait cependant et ne

peut retenir.

ORESTE

Infortunée! plus je vous vois, plus je vous plains.

ELECTRE

Vous êtes le premier, sachez-le, le seul à me plaindre.

ORESTE

C'est que seul aussi j'apporte ici des maux pareils.

1. Ad V. iI33.— 2.0dyw., X1X,209.— 3.Adv.ll67.— 4. v. 1173 5. Anceau , ibid.j p. 39.

SOPHOCLE

fM'

Se riez-vous donc de notre famille?

ORESTE

Je m'expliquerais, si je pouvais me fier..,.

ELECTRE

A elles? vous le pouvez : elles seront fidèles.

ORESTE

Eh bien, laissez ce vase, et vous allez tout apprendre.

ELECTRE

Oh! non, par les dieux I étranger, ne m'y contraignez pas.

ORESTE

Faites ce que je vous demande, vous n'en aurez point de regret.

ELECTRE

Par votre visage, que je touche, laissez-moi ce cher dépôt.

ORESTE

Je ne le puis.

ELECTRE

Malheureuse ! faut-il, Oreste, que Ton m'envie tes cendres ?

ORESTE

Ne parlez pas ainsi : c'est à tort que vous vous affligez.

ELECTRE

A tort ! quand mon frère n'est plus I

Il ne vous convient pas de le pleurer.

ELECTRE

Suis-je donc si indigne de lui?

ORESTE

De lui, ni de personne : mais cette urne ne vous touche en rien.

ELECTRE

Comment ! quand j'y tiens renfermé ce qui fut Oreste.

ORESTE

Elle n'est d'Oreste qu'en paroles.

ELECTRE

OÙ donc est le tombeau du malheureux ?

ELECTRE

ORESTE

Son tombeau ! il n'en est point pour ceux qui vivent.

ELECTRE

Que dites-vous, mon fils?

ORESTE

Rien que de vrai.

11 vivrait donc !

ORESTE

Puisque je vis.

ELECTRE

C'est toi'?

ORESTE

Reconnais ce signe que m'imprima mon père', et vois si je te trompe.

ELECTRE

Heureux jour !

ORESTE

Heureux en effet !

ELECTRE

Voix chérie ! te voilà donc !

ORESTE

Tes yeux te l'apprennent.

ELECTRE

Dans mes bras....

1 V 1219. Les expressions grecsques ^ yàp ob xeïvo; ont été ingénieusement rendues par M.Léon Halévy dans la remarquable imilation de V Electre, déjà rappelée (voy. plus haut, p. 305), que contient sa Grèce tragique :

Oreste!... il est vivant!

C'est lui...? c'est toi ?...

2 C'est le sens de Musgrave et de Dacier, adopté par Boissonade (notul. ad ElectrX à qui il semble, avec raison, que, si Sophocle eût

dit, comme on le lui fait dire : « Vois cet anneau, l'anneau de mon

nère . il eût fondé sa reconnaissance sur un argument bien léger. Un anneau peut être soustrait, imité par un iroposteurjet puis resterait à

expliquer comment cet anneau se trouve en la possession d Oreste, et

est si bien connu d'Electre.

it

SOPHOCLE

ORESTE

Pour toujours, j'espère.

ELECTRE

Amies, concitoyennes, voyez, c'est Oreste; Oreste qu'une ruse avait fait mort, et qu'elle rend à la vie.

LE CHŒUR

Nous le voyons, et, frappées d'un tel événement, des pleurs

de joie coulent de nos yeux*.

La reconnaissance est ici retardée , ménagée, autant

qu'elle est brusquée chez Eschyle. C'est que les personnages, objet principal de Sophocle, sont sacrifiés par Eschyle à l'action elle-même, qu'on nous permette cette distinction; c'est que les instruments disparaissent pour lui dans l'œuvre à laquelle ils concourent ; qu'il veut surtout montrer les vengeances exercées, les châtiments infligés par le destin. Si l'on reprochait à TOreste de Sophocle de faire durer bien longtemps l'ignorance, les doutes de sa sœur, elle ne le justifierait que trop dans le reste de la scène remplie par elle de transports qu'il s'efforce en vain de contenir, qu il est forcé de permettre et quelquefois de partager. Le moment est mal choisi pour ces longs épanchements de leur tendresse, ces bruyantes démonstrations de leur joie , et un tel oubli d'eux-mêmes

leur serait fatal, si du palais, où nous Tavons vu s'introduire, le vieux gouverneur ne veillait sur eux, et ne venait, à temps, gourmander leur imprudence. En cet endroit se place une nouvelle reconnaissance, peut-être aussi

touchante que la première, et que nous rapporterons de même.

ELECTRE

Quel est cet homme, mon frère? Au nom des dieux, dis le

moi.

ORESTE

Tu ne le reconnais pas?

ELECTRE

ELECTRE

Je n'en ai nulle idée.

ORESTE

As-tu oublié celui aux mains de qui tu me remis autrefois ?

ELECTRE

Qui donc? que veux-tu dire?

ORESTE

Celui dont les mains, secondant ta prévoyance, m'emportèrent

en Phocide.

ELECTRE

Ce serait lui ! le seul que j'aie trouvé fidèle, quand périt notre père !

ORESTE

Lui- môme : faut-il le redire ?

ELECTRE

Jour heureux! Vous voilà donc, unique sauveur de la maison d'Agamemnon, vous qui nous avez sauvés, et lui, et moi, de tant de maux. Je presse ces mains, je revois ce serviteur qui nous furent si secourables. Gomment avez-vous pu vous cacher si longtemps à moi, m'assassiner par vos discours, quand vous, travailliez à me rendre heureuse? Salut! mo/i père! c'est un père que je crois voir en vous. Salut! Sachez-le bien: vous êtes l'homme que j'ai le plus haï et aimé en un jour*.

Le vieillard coupe court, aussitôt qu'il le peut, à ces témoignages de reconnaissance. Il rappelle, avec Tauto-

rité un peu rude dont le poète a partout mêlé son dévouement, et qui contribue à lui donner, malgré l'importance secondaire de son rôle, une physionomie, qu'il est tenaps d'agir, et que chaque moment de retard ajoute aux difficultés, aux dangers de l'entreprise. Sans plus différer, Oreste et Pylade se dirigent vers la porte du palais,^ se

])rosternant d'abord devant cette statue domestique d'A-

pollon que nous avons vue plus haut adorée par Clytemnestre. Electre , qui les suit, prête, par quelques vives

paroles, une voix à leur muette prière *. Bientôt ils sont

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