V. t. I, p. llOsq
î. Voyfz plus haut. p. 233 ?q. — 3. V. 1402.
SOPHOCLE
en eflet, et laissent voir, avec les prétendus envoyé» de Phocide, un corps sanglant, couvert d'un voile. Je m'ima gine que, par ce spectacle , Sophocle a cherché à lutter
contre celui qui termine d*une manière si frappante les Choéphores ^ quand Oreste, comme pouï justifier l'acte qu'il vient de commettre, fait développer devant le peuple de Mycènes un autre voile, le vêtement artificieux dans lequel fut surpris et immolé Agamemnon. Il est curieux
de retrouver jusque dans ces détails l'émulation féconde
qui d'un chef-d'œuvre a tiré un autre chef-d'œuvre.
Le coup de théâtre imaginé par Sophocle n'est pas plus
terrible que l'explication qui le suit et le complète.
ÉGISTHE
.... Levez ce voile ; qu'un parent reçoive de moi le tribut de regrets que je lui dois.
ORESTE
Lève toi même : ce n'est pas à moi, c'est à toi qu'il appartient de contempler ces restes et de leur adresser des paroles amies.
ÉGISTHE
Tu dis vrai ; je suivrai ton conseil. Mais vous, qu'on s'informe si G'ytemnestre n'est pas dans le palais.
ORESTE
Elle est là, près de toi : ne la cherche point ailleurs.
ÉGISTHE
Dieux, que vois-je?
ORESTE
Qui t'effraye? ne reconnais- tu pas?
ÉGISTHE
Aux mains de qui, dans quels pièges suis je tombé, malheureux ?
OREiTE.
Ne t'aperçois-lu pas enfin que c'est à des vivants, non à ces morts, que tu parles'?
l. J'ai traduit d'après la correction de Brunct.
ELECTRE
ÉGISTHE
Je comprends, hélas! Cet homme qui me parle ne peut être qu'Oreste'.
Quelle n'est pas la puissance de cet instinct qui nous pousse, contre toute espérance, à défendre notre vie! Égisthe, dans le premier trouble de sa surprise et de son effroi, ose concevoir ia pensée de fléchir Oreste. « Que je te parle, lui dit-il; quelques mots seulement^. » Electre
ne veut pas qu'on Pécoute. Eh ! de quoi peut servir à un
criminel condamné de retarder son dernier moment? Il faut qu'il meure sans délai, et que son corps soit livrera
ceux qui doivent l'ensevelir* ; elle veut dire les oiseaux de
proie et les chiens*.
Qu'il tombe, il en est temps, sous vos glaives vengeurs î Que son corps soit privé des funèbres honneurs!
3. TaçeÙCTiv. La passion violente qui s'exprime par cette figure ironique en sauve la bizarrerie. Il n'en est pas tout à fait de mênae d'ex-
prcssions analogues qui se rencontrent chez d'autres poètes; chez
Eniiius, par exemple, disant au II* livre de ses Annales^ de Metius Fufl'etius, qui vient d'être écartelé par ordre de Tullus Hostilius :
Vulturus in silvis miserum pascebat homonem. lieu! quam crudeli condebat membra sepulcrol
« Le vautour dévorait, dans les bois, ce malheureux, donnant à ses membres le plus cruel sépulcre;» chez Lucrèce, parlant ainsi, livre V, V. 988 et suiv. de son poème de la Nature, du sort misérable des premiers humains :
Unus enim tum quisque magis deprehensus eorum Fabula viva feris praebebat dentibus haustus ;
Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat, viva videns vivo sepeliri corpora busto.
M Un plus grand nombre, il est vrai, surpris par les bêtes sauvage^
offraient à leurs dents cruelles une proie vivante, et remplissaient de leurs cris aiprus les bois et les montagnes, en voyant leurs membres palpitants s'ensevelir dans un sépulcre animé. » Dans ces peintures énergiques, Ennius et Lucrèce ne sont pas bien
loin du mauvais goût auquel atteint chez nous Théophile faisant dire par Pyrame au lion sous la dent duquel il pense qu'a péri Thisbé :
Toi, son vivant tombeau reviens me dévorer!
4. V. 1488 sq. Cf. Hom. Odyss., HT, 255. Il y est question du traitement que, selon Nestor, Ménélas a probablement fait subir à Égisthe, s'il l'a trouvé vivant à Mycènes. C'est le même que, chez Sophocle, ce poëte imitateur d'Homère, Éleclre lui annonce à lui-même.
sopHocr.E. — 22
.^,.uua,-
SOPHOCLE
Aux oiseaux dévorants qu'il serve de pâture,
Et trouve dans leurs flancs sa digne sépulture M
Cet effroyable arrêt est suivi d un court et vif dialogue, où Égisthe, revenu à lui, fait mine de braver son sort. A la fin Oreste indigné lui ordonne, car il veut lui ôtei la consolation de marchBr en homme libre à la mort^ da le précéder dans le palais; il veut, dit-il, l'immoler au lieu même où l'assassin frappa son père. La pièce nous laisse sur l'impression de ce châtiment commencé, comme Égisthe dans l'attente, plus terrible que la mort même, de son supplice.
1. Léon Halévy, la Grèce tragique, Electre, t. I, p. 174. Voyaz plus haut,p.305,327.— Le 18 décembre 1863, a été représentée, avec un juste succès sur le second théâtre frinçais, et, en 1864, a été . à celte occasion, réimprimée, l'^/ectre, de M. Léon Halévy, tragédie en quatre actes, avec chœurs. Je persiste à penser, et d'après 1 etlet même de ces intéressantes représentations, que la division en actes est plus conforme aux habitudes de notre 'scène qu'à l'esprit de la tragédie grecque, trop simple même chez Sophocle et chez Euripide, pour qu'on puisse sans inconvénient en rompre la continuité.
2. Ainsi a été ex[)liquée Tinte ition des v. 1502 sqq., par Dacier, qu'ont suivi en cela Brumoy^ Voltaire^ etc.