‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 285 sur 893 · Cf. V. 239 sq · texte numérisé non relu

Cf. V. 239 sq

?. V. 115 sqq. Cf. 84.

ELECTRE

sans se montrer, à un assez long entretien d'Electre avec

le chœur qui survient.

De jeunes * paysannes des environs sont accourues près

de la princesse de Mycènes , maintenant leur compagne , pour l'informer qu'on prépare une fête à Junon ; elles l'invitent à s'y montrer avec elles, et, comme Electre s'excuse sur sa tristesse et son dénûment, elles offrent de lui prêter leurs parures. C'est là cette scène qu'un musicien de Phocide, soit par hasard, soit à dessein, fit entendre au banquet de Lysandre et des autres généraux , vainqueurs d'Athènes, et qui, frappant leur imagination émue, car c'étaient des Grecs, d'un rapport touchant entre

la fille du vainqueur de Troie, déchue de sa grandeur, chassée de son palais, les vêtements en lambeaux, les cheveux souillés de poussière, pour qui il n'est plus de fêtes, qui se consume dans les larmes ^, et cette puissante et illustre ville, maintenant vaincue, captive, et qu'ils

allaient détruire, les amena à des sentiments plus généreux et plus humains *. On aurait mauvaise grâce à critiquer une scène qui a produit de tels effets. Et cependant

est-elle bien d'accord elle-même avec l'esprit du sujet?

n'est-elle pas propre plutôt à en distraire le spectateur, à lui faire prendre le change ? La misère d'Electre, telle qu'il a plu à Euripide de l'imaginer et de la peindre , n'est qu'une partie et comme un accessoire de son malheur. Son malheur, c'est la pensée toujours présente d'un père trahi, assassiné, et sans vengeance, de l'oppression de ses enfants, du triomphe de ses ennemis, et c'est ce que fait trop oublier, même dans cette dernière scène, la naïve et gracieuse idylle par laquelle Euripide ouvre sa tragédie. Nous avons loué chez Sophocle, et tout à l'heure dans son Electre *, de certains contrastes, pleins de charme,

où ses tragiques tableaux ressortent par ropposition de la riante et splendlde nature qui les encadre. Mais ces

1 De vieilles, dit Bode {Histoire de la poésie grecque ; tragédie, t. ÎII, p. 506), je ne sais pourquoi. On peut conclure le contraire, entre autres du vers 114. . ,r 1 1 * O/M

2 V. 175 sqq.— 3. Voyez t. I, p. 64. — 4. Voyez plus haut, p. 301.

SOPHOCLE ET EUPIPIDF.

contrastas il les indique avec une discrétion qui n'enlève rien à la pièce de son vrai caractère, et que, certainement,

n'a point ici Euripide.

Il est bien temps que le frère et la sœur soient mis en

présence. C'est le sujet d'une scène qu'on attend, qu'on

désire, qui ne pouvait manquer d'être intéressante, mais que le poète n'a pas heureusement amenée. L'effroi d'Eiectre lorsqu'elle découvre tout à coup près de sa demeure des étrangers armés qu'elle prend pour des brigands en embuscade, ses cris de détresse, ses supplications, tout cela pourrait avoir sa vérité dans un autre rôle, mais dans celui d'Electre va mal avec l'énergie de son caractère, et

l'excès d'un malheur au-dessus des craintes vulgaires.

Oreste, parvenu, non sans peine, à la rassurer, ne se fait

pas reconnaître d'elle : nous avons pu nous attendre à cette

circonspection dont l'Oreste de Sophocle n'est pas longtemps capable. Il se dit chargé de la visiter au nom de son

frère, qui veut lui faire passer de ses nouvelles et en recevoir des siennes. De là, dans un dialogue que l'on ne trouve pas trop long, et que prolonge, de la part de tous deux, un égal besoin d'épancher leur âme, des communications mutuelles sur ce qu'ils souffrent, Oreste en exil,

Electre dans sa patrie. Peut-être insiste-t-elle, de nouveau, plus qu'il ne faudrait, sur le détail de sa misère, et la comparaison qu'elle en fait curieusement avec l'opulence de Clytemnestre. Mais elle parle bien éloquemment de l'insolence d'Égisthe, qui ose se montrer sur le char

même et portant de sa main sanglante le sceptre royal

d'Agamemnon ; bien plus, qui foule aux pieds, qui insulte sa tombe, s'écriant : Où donc est Oreste, pour la

défendre de mes outrages ' ? On comprend l'eflet dramatique de ces paroles, qui ne seront pas seulement rapportées à Oreste, mais que lui-même entend, déjà prêt à répondre aux insultantes provocations de son ennemi. On ne peut louer de même l'excès de violence forcenée auquel,

dans cette scène, Tune des premières de l'ouvrage, ie poète

ELECTRE

a jugé à propos de porter tout d'abord les sentiments d'El'îctre à l'égard de sa mère. Elle mourrait contente,

dit-elle, si elle avait versé son sang. Elle est prête à la

frapper de la même hache sous laquelle tomba son père *.

L'imagination recule devant cette rage parricide que

Sophocle, par toutes ses préparations, n'a pu rendre supportable et qu'ici rien ne prépare.

Avec le cultivateur, qui revient de son travail, reparaissent les traits de mœurs famihères, si singulièrement mêlés à l'exposition de ce terrible drame. Le mari d'Electre lui témoigne son étonnement, son mécontentement, ►

de la trouver engagée avec de jeunes étrangers dans une

conversation qu'il juge peu convenable ; puis, quand elle

lui a expliqué ce qui amène ces étrangers, il lui reproche

d'avoir tant tardé à s'acquitter envers eux des devoirs de

1 hospitalité. Lui-même, leur faisant avec une noble aisance les honneurs de sa pauvreté, les engage à entrer dans sa misérable maison et, d'abord, ordonne qu'on y transporte ce que Brumoy appelle bourgeoisement leurs malles^ et dont Euripide ^ eût peut-être dû ne pas parler. Oreste ne suit pas son hôte, dont Electre, dans Tentretien qui a précédé, lui a fait connaître toute la délicatesse,

qu'il n'ait auparavant témoigné combien il l'estime et le

respecte, et, ce qui est moins à sa place, moralisé longuement sur la vanité des apparences auxquelles les hommes

croient reconnaître la vertu, laquelle n'a rien d'extérieur, réside dans l'âme même, et ne se montre que par ses

actes.

C'est maintenant le tour d'Electre, restée seule avec son mari, de lui faire une querelle. Elle le trouve peu avisé, sachant ce qui leur manque, d'avoir retenu des hôtes d'une telle condition, et pour qu'il répare cette maladresse,

elle le charge d'aller trouver un vieillard de ses amis,

vivant dans le voisinage, et de le prier, de sa part, d'ajouter quelque chose à leurs chétives provisions. Elle a

tout lieu de compter sur son obligeance ; car ce vieillard,

it

SOPHOCLE ET EURIPIDE

homme d'un grand âge assurément, non-seulement l'a

élevée, ainsi qu^Oreste, comme le personnage correspondant de la tragédie de Sophocle, mais a tenu Agamemnon

lui-même dans ses bras •. Notre honnête cultivateur n'est pas bien convaincu que ses hôtes, gens de grand cœur,

comme il les juge, ne se fussent pas contentés lu peu qu'il avait à leur offrir. Toutefois, il se rend docilement au désir de sa femme, non sans avoir de son côté moralisé quelque peu sur l'utilité de la richesse, en certains cas du moins ; car, pour l'usage ordinaire, pour le simple soutien

de la vie, il ne faut pas plus au riche qu'au pauvre. Cette

petite tirade est comme le pendant de celle d'Oreste, et l'on peut soupçonner Euripide d'avoir songé à leur opposition symétrique.

A ces détails de ménage , à ces moralités succède tout à coup une ode qui, dans des strophes dont le temps, par ses dégradations, n'a pas effacé les vives images ni détruit l'harmonie, nous peint les vaisseaux des Grecs voguant vers Troie parmi des troupes de dauphins bondissants, les Néréides, portant au fils de Pelée ses armes divines, enfin, à l'imitation d'Homère, les représentations diverses

dont ces armes étaient ornées. Comment se rattache au sujet cette ode fort imprévue ? Par un mouvement du chœur, qui s*indigne, en finissant, qu'une femme ait fait périr le chef de tels guerriers, et appelle sur elle la colère

des dieux.

Pendant que le chœur chantait, le mari d'Electre, aux vertus duquel le poète eût pu donner moins de place dans l'exposition d'une pièce où il ne doit plus reparaître, s'acquittait du seul emploi par lequel il tienne à l'action, la commission de sa femme. Il parlait au vieil ami de la

famille d' Agamemnon, et celui-ci s'empressait de se rendre à l'appel d'Electre , non sans faire , comme nous le verrons tout à l'heure, bien des choses en chemin Euripide, que son penchant pour le tableau de la décrépitude a porté à vieillir, le plus qu'il a pu, ce personnage, se

Page 1