Acte V, se
2. Représenté en 1750. C'est en cette même année que Larcherdonna une très-faible traduction de VÉlfCtre d Kuripide.
3. Voyez Voltaire, Dissertation, etc., déjà citée. On lit dans IW*-
toire du théâtre français qu'en 1702, Monseigneur et Mme la prin-
cesse de Conti firent représenter trois fois la pièce sur le théâtre de l'hôtel, de Conti à Versailles.
4< Épitre dédicatoire d'Oreste à la duchesse du Maine.
ELECTRE
accueilli froidement de ces spectateurs auxquels il criait de sa loge, pour les réchauffer : « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle. »
^ C'était du Sophocle, en effet, approprié par une imitation mtelhgente au caractère de notre théâtre, plus varié,
plus animé que celui des Grecs, où tout doit tendre davantage à compliquer, à précipiter l'action. Ainsi, la scène ou Chrysothémis apprend à sa sœur ce qu'elle a vu sur le
tombeau d'Agamemnon avait été reproduite, et avec bonheur, mais autrement placée ; de manière qu'il n'en résultât pas seulement un contraste intéressant entre les espérances d une des deux sœurs et les désolantes convictions de l'autre, mais qu'une égale confiance les portât à s'enquérir de la vérité. Ainsi l'urne supposée d'Oreste était encore apportée, par Oreste lui-même à Égisthe ; mais ce n'était plus une urne vaine ; elle contenait les cendres du fils d'Égisthe, chargé par son père de faire périr le fils d'Agamemnon, et que celui-ci avait prévenu : reçue par Electre d'un homme qui s'avouait le meurtrier^ de son frère, vue par Égisthe entre les mains d une sœur au desespoir, elle devenait pour l'un et pour l'autre un témoignage plus irrécusable de l'événement qu'on annonçait, de même que par les soupçons auxquels était ensuite amené le tyran sur ce qu'elle renfermait réellement, elle contribuait à placer Oreste dans une situation des plus
critiques. Ainsi, enfin, la reconnaissance, que, du reste
des raffinements romanesques malheureusement renouvelés de Longepierre, avaient gâtée, servait maintenant à accroître les périls d'Oreste par les clartés nouvelles que donnaient à son ennemi les mouvements irréfléchis et souvent imprudents de la tendresse d'Electre. Pour la première fois, depuis qu'on faisait des pièces sur le vieux sujet de Sophocle, Oreste rencontrait sur son chemin de graves obstacles,' courait des risques sérieux : il ne s'agissait plus de savoir seulement de quelle manière il accom-
plirait sa vengeance, mais s'il pourrait l'accomplir, bien
plus s'il ne succomberait pas lui-même dans sa lutte désespérée contre la fortune prospère, jusqu'au bout du
SOPHOCLE ET EURIPIDE
ELECTRE
meurtrier de son père. De là, la refonte presque complète d'une tragédie pourtant imitée, des situations plus nombreuses, plus diverses, plus complexes, de plus grandes alternatives d'espérance et de crainte, et ce qiii était la
condition de ce nouveau genre d'intérêt, ce qui est devenu
la heauté originale de l'ouvrage, le développement sans
modèle de deux rôles jusque-là secondaires, ceux d'Égis-
the et de Glytemnestre.
Quelques indications des poètes grecs et plus particulièrement d'Euripide, ce qui était naturel, Euripide étan|t venu le dernier et s 'étant appliqué à renouveler les siijet et l'art lui-même, l'avaient mis sur la voie ; il en est convenu, ou plutôt, pour lui rendre complète justice, il s'en
est vanté*. Égisthe, chez Euripide^ met à prix la tête
d'Oreste; il fait plus chez Yoltaire : il envoie son fils, naturellement associé à sa haine, puisqu'il doit hériter du
iruit de son crime, avec la mission de chercher Oreste et
de s'en défaire. Quand il sait que son fils a péri, il devine
aussitôt que ses meutriers sont ceux-là mêmes qui se donnent pour les meurtriers d'Oreste; convaincu par les efforts qu'on fait pour les sauver, qu'Oreste est en sa pui.ssance, il le fait, sans pitié, conduire à la mort avec son ami et ses complices. Une révolution s'opère, un peu arbitraire peut-être, mais qui s'explique par l'amour
du peuple d'Argos pour le sang de ses rois, par sa haine
contre un usurpateur et un tyran, sur Ja vraisemblance
de laquelle nous étourdit d'ailleurs la vivacité, la chaleur
d'un récit imité, avec supériorité, de celui d'Euripide'.
A la nouvelle de cette révolution, qui lui enlève ses victimes et menace sa puissance, il court lui-même faire tête
à l'Orage. Cet Egisthe est tout ce qu'il doit être, prévoyant, soupçonneux, implacable, résolu; il n'a pas, il ne pouvait avoir les qualités qui concilient à un personnage la sympathie des spectateurs ; mais il n'est pas nop
plus réduit à cette nuUité qui l'en ferait mépriser. Quant
1. Épître dédicatoire d'Orcstey déjà citée. — 2. V. 32 sqq. 3. V. 838 s iq.
à Clytemnestre, on l'a vu par les analyses qui ont précédé, ce n'est pas sans trouble que Sophocle lui fait recevoir la nouvelle de la mort de son fils*. Chez Euripide ^^ elle tente quelque chose pour regagner le cœur de sa fille, elle va jusqu'à avouer que ce qu'elle a fait ne Pa pas rendue
aussi heureuse qu'on pense. Dans ses traits, sur lesquels
les deux poètes grecs ne pouvaient insister davantage,
sans ôter toute vraisemblance à un parricide qui, chez
eux, devait forcément rester un acte volontaire, dans ces simples traits. Voltaire a aperçu, avec le coup d'œil du
grand poète dramatique, ce qu'il a si bien peint, et qu'on
ne peut mieux définir qu'avec ses propres expressions, le
caractère de « cette femme criminelle envers son époux, et
qui se laisse attendrir par ses enfants, qui reçoit la pitié dans son cœur allier et farouche, qui s'irrite, qui reprend
la dureté de son caractère quand on lui fait des reproches
trop violents, et qui s'apaise ensuite par les soumissions et
par les larmes ». . L'art a sa logique, qui, d'une conception heureuse , en tire d'autres de même sorte. Une Clytemnestre nouvelle a produit une Electre nouvelle aussi,
dont le ressentiment peut être amolli par des témoignages de regret et d'affection, dont les emportements font place par instants aux plus vives effusions de l'amour et de la confiance. Voilà par quel chemin, presque nécessaire, le poète est arrivé à son chef-d'œuvre en cette ^
pièce, à la scène vraiment admirable où Electre ose confier, et, à force de passion et d'éloquence, fait accepter à l'épouse dévouée d'Égisthe, la défense d'Oreste, reconnu et menacé; cette autre, oii Clytemnestre, par son énergique intervention, portée jusqu'à la menace, passe l'attente
de sa fille*. Beraarquons-le, comme un exemple frappant
du rapport étroit qui lie la pensée et l'expression. Ces
scènes, le rôle de Clytemnestre tout entier, la partie du