CHAPITRE DEUXIÈME
llippolyte.
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Occupé de rechercher d'abord , parmi les ouvrages
. d'Euripide, ceux qui nous montrent en lui le successeur
de Sophocle et le précurseur de Racine, ceux qui nous
permettent de saisir l'art de la tragédie dans son passage de la forme grecque à la forme française, il me paraît convenable de faire succéder ici, à Vlpliigénic in Aulide, VUlppolijte, où se rencontre également ce double point de vue.
Ces deux pièces ont oflert à l'imitation des modernes
une complication d'intrigue, un développement de passion, qu'ils ont sans doute beaucoup surpassés, mais (|ui
n'en furent pas moins, sur la scène grecque, un progrès
sensible, une frappante nouveauté. En même temps, elles sont l'une et 1 autre parfaitement conformes à l'esprit de la tragédie antique, telle que l'avait faite le génie d'Eschyle et de Sophocle. C'est, avec moins de force et d'élévation, mais avec un ton plus doux et plus touchant, la même simplicité d'effets, la même vérité de sentiments, la même naïveté de mœurs et de langaî?e.
On y retrouve surtout, dans une proportion pareille,^ le
concours de ces deux ressorts qui faisaient alors mouvoir le drame : les passions humaines, qui l'animaient
par le contraste des caractères, par l'intérêt des situations, par les émotions de la terreur «t de la pitié ; la fatalité, qui ajoutait à cette variété et à ce mouvement l'unité, la grandeur, quelque chose de religieux et de divin.
Ainsi, dans VJphigénie en Aidide, le combat où s'engagent l'ambition, le fanatisme, la nature, un froid et
IIIPPOLYTE.
cruel égoïsme, une héroïque générosité, no fait qu'amener la victime, si longtemps disputée, jusque sur l'autel
où l'attend la clémence des dieux. Ainsi dans VHippolyte, une fureur adultère et incestueuse, une pudeur virginale et une inviolable foi, une erreur involontaire, une irrésistible colère, ne sont que les instruments mortels qui travaillent de concert à la vengeance d'une divinité.
Ce mystère de la tragédie i'Hippolyte nous est expliqué dans le prologue qui la précède, espèce d'argument,
dont Euripide n'a pas voulu laisser le soin à ses commentateurs.
Vénus paraît, et, après un éloge de son invincible puissance et de son universel empire, assez semblable à la fameuse invocation du poëme de Lucrèce, elle annonce qu'elle veut punir Hippolyte, qui la méprise et préfère à son culte celui de Diane. Elle a, dans ce dessein, mis au cœur de Phèdre une passion criminelle pour le jeune
prince, son beai-fils: ce funeste amour, longtemps renfermé, va bientôt éclater, et par un enchaînement de
circonstances fatales qu'elle fera naître, amènera la perte
de son ennemi. Sans doute l'innocente Phèdre sera enveloppée dans sa vengeance : mais que lui importe, pourvu qu'elle se venge ?
On a blâmé, non sans raison, l'odieux aspect donné ici à la divinité. La mythologie grecque avait, il est vrai, exprimé sous une forme sensible ce penchant superstitieux qui nous fait attribuer à je ne sais quelles puissances
ennemies les caprices injustes du hasard. Les poètes, qui
s'étaient inspirés de ses fictions, avaient prêté au destin
et à ses ministres des passions haineuses et cruelles. Mais
dans ces peintures, si fausses quand on les rapproche des
pures notions de la divinité, si vraies quand on les rapporte au sort de l'homme ici-bas et aux idées qu'il s'en forme dans les âges d'ignorance et de barbarie, dans ces peintures où l'erreur elle-même est une ressemblance historique, on avait presque toujours répandu à dessein une mystérieuse obscurité. L'homme y paraissait placé
SOUS l'empire de lois irrévocables, contre lesquelles réclamait sourdement le sentiment moral, mais dont une crainte religieuse interdisait l'examen. Telle était Fim-
pression des terribles et sombres drames de Prométhée et
à'Œdlpe. Quelque chose d'inexplicable, comme l'énigme de notre destinée mortelle, y commandait à la fois l'horreur et le respect. 11 n'en est plus de même pour ce prologue d'Euripide, où le voile est tout à fait soulevé et découvre à la curiosité du spectateur, dans cette déesse
qui déclare avec tant de franchise et de froideur le plan d'une atroce vengeance, une image trop évidemment
mensongère de la divinité. Serait-il téméraire de prétendre qu'Euripide, qui, tout en usant, comme poète, des
croyances de sa patrie et de son temps, ne s'interdisait pas de témoigner qu'elles répugnaient à sa raison, a voulu , lorsqu'il les a ainsi présentées aux regard? dans toute leur nudité, protester indirectement contre elles ?
Une telle préface peut être très-philosophique, raais
elle est certainement très-peu conforme au génie du drame. Si Euripide se l'est permise pour quelques spectateurs de
choix, peu dupes, ainsi que lui, des illusions du théâtre, et qui pouvaient à volonté les quitter et les reprendre, il a dû, pour le public, qui n'est jamais si flexible, s'attacher à détruire l'effet de sa sceptique préparation. C'est ce qu'il a fait, avec un art qui rappelle celui de Sophocle dans une tragédie que je citais tout à l'heure. Œdipe n'a point mérité ses malheurs ; mais, par les défauts de son
caractère, il en est l'artisan. Hippolyte est de même pour
quelque chose dans son infortune, par une vertu souvent orgueilleuse et farouche. La -pitié trop douloureuse
qu'exciteraient ces innocentes victimes du sort est ainsi tempérée et adoucie par les imperfections qui se mêlent à leur noble image. De plus, des larmes moins amères ( oulent au dénoûment, lorsque Œdipe, incestueux et parricide, trouve dans les ailections domestiques, au milieu des embrassements de ses jeunes filles, une consolation inattendue ; lorsque Hippolyte expire entre les bras de
lUPPOLYTE.
kb
son père , enfin désabusé , qui le pieure et le bénit. Chez
Euripide , où une divinité a ouvert la scène , c'est aussi
une divinité qui la ferme; mais Diane, par une pitié compatissante, une bonté secourable , par des attributs vraiment divins, nous réconcilie avec cette intervention merveilleuse que nous avions d'abord détestée. C'est comme une providence protectrice, qui vient prendre la place de l'oppressive fatalité ^
J'ai déjà indiqué , dans des considérations générales
sur le génie d'Euripide et le caractère de ses composi-
tions^, quel rôle nouveau il a fait jouer au destin, et
quelle influence il a par là exercée sur le développement
de l'art. C'est surtout à la pièce qui nous occupe en ce
moment que s'applique cette observation. Jusqu'alors les événements seuls avaient été soumis à l'empire du destin ; pour la première fois nous le voyons disposer même des afl'ections de l'âme. La fatalité est ainsi transportée du dehors au dedans ; c'est là que la trouveront, que la maintiendront les modernes , et déjà s'annonce de loin
cette tragédie, OÙ doit régner la passion, puissante comme
le sort.
1. On peut deman.lcr comment Diane se Dorne à venir consoler HiDpolyte après 1 événement, au lieu de le protéger, comme il serait naturel, avantque cet événement s'accomplisse. La déesse répond «Ilemôme a cette objection en alléguant un princif.e du droit pul.Iic de l Olympe, inconnu, ce semble, à Homère, chez qui les dieux ne se font pas f.ute de se contrarier les uns les autres, et ne s'en abstiennent que parla crainte quds s inspirent mutuellement. C'est une loi parmi les dieux dit-elle {v. 1319), que nul ne s'oppose aux desseins d'un autre cette loi, imaginée peut-être par Euripide, pour le besoin de sa fable' ou bien encore f our concourir à son dessein général dameoder par ses
inventions le système ihéologique des Grecs (voy. la dissertation de M. t, BlHTichet de Aristophane ^Furipi dis censore, 1855. p .58 , a été
invoquée plus d une fois par Ovide (i/eVam., Ilf, 236; XIV; 784) :
Neque eiiim licet irrita cuiquam
Facta dei fecisse deo
• . •,. Nisi quod rescindere nunq;iain
Dis licet acta deûm. ...
^°"^"^'ez à ce sujet le commentaire de Valckenaer sur Vllippolyte^