‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 334 sur 893 · Voyez t. I, p. 42 sqq · texte numérisé non relu

Voyez t. I, p. 42 sqq

IIIPPOLYTE.

I il

Faut-il, ainsi que l'a fait Brumoy, assez oÎDScuréraent d'ailleurs , accuser Euripide et avec lui nos trafiques ,

dont la cause est pareille , d'avoir méconnu les droits de la liberté morale? Il n'en est rien*. Ce n'est point dans la

sensibilité, ni même dans la raison, que réside la liberté;

nous ne sommes pas plus libres de nous soustraire aux suggestions de l'une qu'aux avertissements de l'autre , à la tentation du mal qu'à la connaissance du bien , à la passion qu'au devoir. Entre ces deux forces, qui la sollicitent, est placée la volonté, dont les déterminations,

vertueuses ou coupables, constituent également notre liberté. Phèdre, comme tous les humains, éprouve l'involontaire, l'inévitable, la fatale atteinte de la passion ; comme tous les humains aussi , elle entend involontairement, inévitablement, fatalement , la voix impérieuse

du devoir. Qu'elle résiste , comme cbez Euripide , à ses sens révoltés, qu'elle fléchiss?, com.me chez Racine, elle est libre dans sa défaite aussi bien que dans sa victoire , par la conscience de son crime , par ses regrets, ses remords, son désespoir. C'est bien à tort que

GreofiVoy, après avoir, dans son commentaire , défendu Eurij.ide de l'imputation de Brumoy, la reproduit contre

Racine. Racine n'a pas fondé son drame, comme on le prétend, sur cette fausse et corruptrice doctrine, qu'il

est des fautes dont notre volonté n'est point coupable

et dont elle ne doit pas répondre ; ce n'est pas non

plus, comme on le prétend encore, tout aussi vainement, ce qu'a voulu dire Boileau, lorsqu'il a loué l'j. douleur vertueuse.

De Phèdre, ma\(}Te sof, perfide, incestueuse*.

Si Phèdre, en dépit de sa raison qui lui parle et qu'elle

voudrait suivre , se laisse cependant insensiblement entraîner vers le crime, n'est-il pas permis de dire poétique-

1. Voyez comment l'étaMit, pour Euripide, Barthélémy Anachar.-.

LXtI. ^ *

2 Épltre VII.

ment , sans pour cela nier la liberté morale , que c'est

contre son gré qu'elle est coupable? Si elle déteste ses

attentats et regrette amèrement la vertu qu'elle a quittée,

ne pourra-t-on pas légitimement appeler sa douleur une douleur verfwew^e? N'accusons pas si vite et si légèrement les grands poètes d'être infidèles à la vérité et à la morale. Et par où seraient-ils grands poètes, sinon par le don naerveilleux de reproduire la nature humaine dans sa réalité , et de faire sortir de ces vivantes images , où se

retrouvent également la science du philosophe et le

sens intime du vulgaire, les graves leçons qu'elles renferment! Qu'ils nous peignent l'âme dans sa force, lorsqu'elle lutte victorieusement contre de criminelles séductions ; qu'ils nous dévoilent sa faiblesse , lorsqu'elle s'abandonne au cours irrésistible de ses penchants déréglés, et des conjonctures qui les favorisent, lorsque, complice d'une sensibilité pervertie , elle cherche elle-même à s'abuser et à se corrompre ; qu'ils choisissent ainsi du noble ou du touchant, de l'admiration ou de la pitié ; toujours arrivent-ils par des routes diverses aune conclusion

semblable, à nous montrer, dans la sainte austérité du

devoir, notre seul soutien ici-bas.

Après avoir exposé dans quel esprit différent, mais également vrai, également moral, le poète grec et le poëte français ont conçu leur œuvre , je reviens au prologue de

Vllippolyte, qui a été le point de départ de toute cette discussion.

Par une singularité que j'ai déjà remarquée plus d'une fois, et qui tient à la nature du théâtre antique, ce prologue, comme à peu près tous ceux du même genre, non-

seulomcnt explique le sujet de la pièce, mais encore en annonce ledénoûment. Un savant éditeur d'Euripide, Barnès, dit fort singulièrement à cette occasion que par là est excitée chez les auditeurs une grande attente de ce qui doit arriver \ C'est, je pense, le contraire. Il est visi-

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