‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 346 sur 893 · Lycée · texte numérisé non relu

Lycée

3. Chose singulière, pendant qu'ils la condamnent comme ajoutant mal a propos aux émotions douloureuses de la tragédie un illustre critique allemand, Bœch {Grœc. irag.princip. xix), Ja blâme au contraire comme offrant ce qu'il appelle un démûment heureux dans

cette appréciation bien sévère d'un ouvrage si admiré: a Victoriam

« Athecis m^ruir, licet lon^'e inferior multis aliis Euripidis fabulis- « sed ipsa vitia, sentenliîE imprimis immodice cumulaiœ, et fortassè « austus fabulae exitus judicum animos videntur movisse, nisi œmu- « lorum lophontis et lonis etiam minus honae tragœiiœ fuerunt » >

4. Cette traduction est en grande partie emprualée à W. Schlegel Cow;?araison, etc., déjà citée. '^ '

Diane , qui est venue reprocher à Thésée son aveugle colère et son empressement cruel , qui lui a révélé l'innocence de son fils , après quelques consolations accordées à ce malheureux père , s'adresse en ces termes à

Hippolyte , apporté mourant sur la scène par ses esclaves :

Infortuné 1 dans quelle calamité fatale as-tu été enveloppé! La noblesse de ton âme t'a perdu.

O souffle divin! quoique en proie aux douleurs, je t'ai senti

et je suis soulagé. Sachez tous qu'en ce lieu est la déesse

Diane '.

DIANE

Elle-même, infortuné, ta divinité chérie.

HIPPOLYTE

Vois-tu, ma souveraine, Tétat déplorable où je suis?

DIANE

Je le vois; mais les larmes sont interdites à mes yeux.

HIPPOLYTE

Tu n'as plus ton chasseur, ton serviteur fidèle....

DIANE

Hélas! non, tu péris, toi qui m'étais si cher.

HIPPOLYTE

Ni le conducteur de tes coursiers , ni le Gardien de tes images.

DIANE

La perfide Vénus a ourdi cette trame.

HIPPOLYTE

Malheureux! je reconnais enfin la déesse qui m'opprime.

DIANE

Elle était blessée de tes dédains; elle haïssait ta sagesse.

1. Voyez sur ce pîssage et la question de savoir si les divinités que montrait )a scène grecque étaient censées vues des autres personnages, comme elles 1 étaient des spectateurs, la note 1 de la page 10 du

I • Al*

HIPPOLYTE

HIPPOLYTE

C'est elle seule, je le comprends, qui nous perd tous les trois.

DIANE

Vous tous; toi, ton père, son épouse.

niPPOLYTE.

Ah! je gémis aussi sur Pinfortune de mon père.

DIANE

Il fut trompé par les desseins d^une divinité.

HIPPOLYTE

Que tu es malheureux de cet événement, ô mon père!

accabilenroM-' apostrophe arrache Thésée au mortel accahlement ou a plonge la vue des maux d'Hinpolvte et la révélation de son innocence. Il s écrie douloEe-

C'en est fait de moi, mon enfant. La vie ne m'est plus rien.

HIITOLYTE.

tafunesleVrrlur!'"""' '"°" "'"' """ P'"^ ''"'' •^°'' <='«^'

THÉSÉE

Que ne puis-je mourir à ta place, mon enfant!

HIPPOLTTE.

0 dons amers de ton père Neptune !

Ma bouche eût-elle dû jamais les réclamer?

HIPPOLYTE

ton^courrou;!"' "'"'-^^'^ m'aurais-tu tué de la

THÉSÉE

Oui, les dieux avaient égaré ma raison.

HIPPOLYTE

Hélas ! la race humaine est donc

main, dans

die

ux'.

sous la malédiction des

ni

fepH

■ Il

Fli tin

Ici Diane reprend la parole, pour arrêter cet involontaire emportement du pieux Hippolyte. Remarquons, en passant, avec quel art ingénieux elle est ramenée dans le dialogue, comme tout à l'heure Thésée. Elle s'engage aie venger* sur un mortel favori de Vénus; elle lui annonce les honneurs qui, dans cette Trézène où il expire, consacreront sa mémoire. Le culte promis à Hippolyte par la déesse n'était point une invention du poëte ; il se pratiquait à Trézène, et Pausanias en a parlé ^ Les Grecs, qui

empruntaient leurs tragédies aux traditions fabuleuses de

leur histoire, y introduisaient volontiers ces origines de

coutumes locales. On comprend tout ce qu'un tel mélange

de fictions et de réalités ajoutait de vraisemblance àleuis compositians.

Les paroles par lesquelles Diane console les derniers instants d'Hippolyte sont, dans le grec, d'une grâce et d'une harmonie ravissantes : on croit véritablement y entendre le céleste accent d'une divinité :

Dans les siècles à venir, les jeunes vierges, avant leurs noces, couperont leur chevelure en ton honneur, et TolTriront le tribut de leur deuil et de leurs larmes. Tu seras réternel sujet de leurs plaintives chansons, et jamais Tamour que te porta Phèdre ne tombera dans le silence et dans Toubli. Mais loi, fils du vieil Egée, prends ton enfant dans tes bras, et presse-le contre ton cœur. Ce n'est point ta volonté qui Ta perdu; les hommes sont excusables de se laisser prendre à Terreur que leur envoient les dieux. Pour loi, Hippolyte, je t'exhorte à ne point haïr ton père; car c*est la destinée qui seule te fait périr. Adieu, reçois mon dernier salut. Il ne m'est

point permis de voir les morts, ni de souiller mon regard par

1. Elle fait, ou l'on fait en son nom, dans YÉr}/ide, XI, 845, la

même promesse à Camille mourante :

Non tamen indecorem tua te reginareliquit Extrema jam in morte : neque hoc sine noraiae letuir. Per gentes erit, aut famam patieris inultae

L'idée de ce genre de consolaiion, réprouvé par nos idées chrétiennes, comme l'exprime si bien le Guzman de Voltaire à ses derniers moments, se rencontre sans cesse dans la poésie antique.

2. Corinth.» xxxii. Cf. Lucian, de Dea Syria, lxx ; Diod. Sic, IV,

62, etc.

HIPPOLYTE

nio-

de funèbres exhalaisons*, et déjà je te vois approcher du

ment fatal *. ^

Cet adieu de la déesse est motivé par la même raison qui, dans l'Iliade ^ fait abandonner Hector par Apollon quand la destinée l'a condamné, et qu'il va périr- qui' dans l'Enéide*, ne permet pas à Junon d'assister à la lutte dernière, aux derniers moments de Turnus.

HIPPOLYTE

o.,l^w^T' ^ •*'''' ''T^^^'^"^^"^®^^^» et puisses-tu quitter sans trop de peine notre longue intimité. Je fais ma pakavec

K.fw A^nir""^' ^^J'^^ "f^J^"^^ ^^^^ à ^^« paroles Ma?st

hélas ! les ténèbres se répandent sur mes yeux. Prends-mo dans tes bras, mon père, et soutiens mes membres brisés

THÉSÉE

Ah! mon entant! eue décides-tu de moi?

HIPPOLYTE

Malheureux ! déjà je vois les portes de Penfer.

THÉSÉE

Me laisseras-tu ainsi, l'âme souillée d'un crime?

HIPPOLYTE

Non, non; je t'acquitte de ce meurtre.

THÉSÉE

Que dis-tu? Quoi! tu me décharges du sang versé !

HIPPOLYTE

J*en atteste Diane, et son arc invincible.

Enfant chéri! Que tu te montres généreux envers ton père!

Adieu, mon père; mille fois, adieu!

3* XXII, 2 fa.

Page 1