Acte V, se. 6. — 2. Vréf, - 3. Acte I, se
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d'amour et de politique? Jamais poète fut-il plus propre
que Racine à reproduire les mœurs grecques dans leur naïve simplicité, lui nourri de la lecture des anciens, qui
les sentait, les commentait si vivement, qui, dans ses drames sacrés, enfin libre des gênes de la scène, en a
si fidèlement rendu l'esprit? Ce qu'il n'a pas fait, soyons
assurés qu'il ne lui a pas été permis de le faire, et que
ce n'est pas sans quelque remords littéraire que, cédant aux habitudes et au goût du monde où il passait sa vie et pour lequel il travaillait, il a quelquefois caché sous une parure étrangère l'austère nudité des modèles antiques.
Sans doute, un tel mélange est condamnable ; mais ce qui l'excuse, c'est qu'il est à peu près inévitable. Le poëte dramatique n'obéit pas seulement à son sujet, mais encore à ses spectateurs. C'est pour lui une double nécessité que de s'accommoder aux idées et aux sentiments de ceux qu'il veut attacher et émouvoir, et en même temps de ne point trop altérer, par une condescendance servile, les traits qu'il veut reproduire. Heureux, entre tous, ceux à qui leur génie a permis d'imposer la loi au lieu de la recevoir, et de maintenir ainsi contre le mauvais goût ou l'ignorance de leur temps les lois éternelles de l'art et de la vérité ! Mais bien peu de poëtes ont joui de cette prérogative, et aucun n'a pu l'exercer constamment. Qu'on parcoure les modernes, et même les anciens, on n'en trouvera pas un seul qui n'ait quelquefois admis, dans la peinture des siècles passés, les mœurs et les passions de ses contemporains, et qui même, comme il arrive aux peintres, n'ait ménagé, parmi les figures étrangères qu'il devait retracer, quelque petite place à sa propre image.
Ayons donc plus d'indulgence pour ces sacrifices imposés au talent dramatique et qui sont une des conditions de l'art
qu'il cultive. Au lieu de lui reprocher avec rigueur ceux qu'on lui arrache, tenons-lui compte de ceux qu'il refuse. Alors nous serons plus équitables envers ces grands hommes, l'honneur éternel de notre scène, qui, par d'habiles tempéraments , ont su accorder, autant qu'il était
HCPPOLYTE.
possible, les caprices passagers du goût et ses règles immuables; qui n'ont retiré quelque chose à la vérité, que
pour qu'on ne la rejetât pas tout entière; qui, en ménageant avec adresse des préjugés en faveur, ont fini par les
détruire, et nous ont enfin amenés par degrés à cette sévérité de principes littéraires, dont il serait bien injuste d'abuser contre eux-mêmes. Nous reconnaîtrons qu'ils ne se sont pas, après tout, montrés plus infidèles à la nature et à l'histoire que ceux qui les accusent le plus d'infidélité, que Goethe et Schiller par exemple, qui ont placé dans la cour de Philippe II, et dans celle des ducs de Ferrare,
les spéculations rêveuses d'un philosophe allemand, l'en-
thousiasme philanthropique d'un homme du dix-huitième
siècle.
Cette révolution morale que devaient amener dans la simple Trézène les exemples séduisants de la cour de Louis XIV, et qui y a introduit, avec plus de politesse et de dignité,^ les intrigues de palais, le commerce de la ga.lanterie, n'a pas seulement changé les caractères extérieurs du drame, elle en a complètement renouvelé l'esprit et même le sujet. Hippolyte, apprivoisé par notre
civilisation, façonné à nos sentiments, à nos manières à
notre langage, ramené, par un artifice qu'on n'a pas 'le
courage de blâmer, tant il paraît savant et ingénieux, à
la nature ordinaire des jeunes princes de théâtre, des soupirants de tragédie, Hippolyte, ainsi dépouillé de cette originalité que nous ne lui eussions pas soufferte, ne pouvait demeurer le héros de la pièce ; son rôle, toujours noble et touchant, s'y est effacé; son nom même, d'abord placé sur le titre à côté de celui de Phèdre, en a bientôt
disparu, pour n^ plus laisser que le nom du personnage
dont en effet la tragédie tout entière est remplie : différence essentielle qui sépare profondément les deux ouvrages, et interdit entre eux une comparaison à laquelle
manquerait toujours, avec l'unité du point de vue, la justesse et l'équité de la conclusion. Chez Euripide, Hippolyte attire tout l'intérêt ; chez Racine, il se dirige sur Phèdre; Phèdre, dans la tragédie antique, n'est que l'in-
strujnent du sort d'Hippolyte ; Hippolyte, dans notre tragédie, ne se montre que comme l'occasion, le prétexte
fatal de la passion de Phèdre ; la chasteté, la vertu sauvage, voilà, pour lepoëte grec, l'idée unique et première; pour le poëte français, au contraire, c'est l'adultère et l'inceste ; ce que l'un montre au premier plan, l'autre en fait seulement le fond de son tableau. De là tant de diversité dans la disposition et dans les effets, de là aussi le désaccord de ces spectateurs qui n'ont pas voulu se déplacer avec le peintre et regarder son œuvre de l'endroit d'où il la voyait lui-même et voulait la faire contempler. Cette Phèdre, qui est devenue le principal et comme le
seul personnage de Racine, sa tragédie tout entière, n'est, il faut se garder de le dissimuler, ni la Phèdre grecque ni la Phèdre latine. Son caractère est aussi moderne, aussi français, que tout le reste: je ne dis pas assez ; il l'est plus encore. Quand Boileau écrivait à Racine;
Et qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d'abord le siècle fortuné
Oui, rendu plus fameux par tes iikistres veilles,
Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ' ?
Boileau rendait hommage à la nouveauté hardie de cet admirable rôle. Oui, l'on vit naître alors sous la main de Racine une figure dont son temps surtout lui avait fourni
les traits. Elle fut tracée sous l'inspiration de ces mœurs
oij les engagements du cœur, même les plus coupables, ennoblis, et comme purifiés, par l'inquiétude, les remords qu'y mêlait le sentiment religieux, par l'amour et le regret de la pureté chrétienne, par les terreurs de la réprobation divine, obtenaient, à force de passion et de misère,
la pitié du monde et presque son estime. Cette société^
complice de l'amour d'une La Yallière, qu'avaient atten-