Épitre VII
HIPPOLYTE
drie ses égarements, qu'avait troublée son repentir, que
frappait d'étonnement et d'admiration sa pénitence, dut retrouver quelque chose de ces émotions au spectacle de crime et de malheur que lui offrit l'art de Racine. Arnauld lui-même, cet ennemi du théâtre, qui ne pouvait pardonner au poëte, son ancien disciple, de profanes triomphes, le janséniste Arnauld se laissa séduire à l'image de la détresse d'une âme abandonnée de la grâce. L'auteur du Génie du christianisme * est entré dans l'esprit de ce personnage, et dans les sentiments du siècle qui l'inspira,
lorsqu'il y a vu, sous un nom antique, une épouse chrétienne. «La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité formidable de notre enfer perce, dit-il, à travers tout le rôle de cette femme criminelle, et surtout dans la
fameuse scène de jalousie qui, comme on le sait, est de rinvention du poëte moderne.... Le cri le plus énergique que la passion ait jamais fait entendre, ajoute-t-il pluij loin, est peut-être celui-ci ;
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
11 y a là dedans un mélange des sens et de l'âme, de dés-
espoir et de fureur amoureuse, qui passe toute expression. Cette femme, qui se consolerait d'une éternité de
souffrances^ si elle avait joui d'un seul instant à^hoiAi^MV, cette femme n'est pas dans le coraclère antique^ c'est la chrétienne répronvée, c'est la pécheresse tombée vivante entre les mains de Dieu; son mot est le mot du damné. » Il est curieux de rechercher jusqu'à quel degré les deux Phèdre de l'antiquité sont entrées dans la composition de cette Phèdre nouvelle, qu'anime une inspiration
toute moderne. Euripide avait conservé à la sienne, dans
son délire et son égarement, la réserve pudique que lui
imposaient les mœurs grecques. Elle n'attend rien de sa
passion, elle ne veut point la satisfaire, elle ne cherche
l. Deuxième parti'», liv. m, ch. 3.
EUniPIDE.
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point celui qui Ta causée et ne lui adresse pas un mot; ce
n'est même qu'avec répugnance et confusion qu'elle en
fait à d'autres femmes la confidence. Sénèque, dans un
temps de corruption profonde, peignit sa Phèdre de couleurs bien peu semblables à celles dont Euripide avait
peint la sienne. Cette Phèdre nouvelle ne résiste point à ses désirs déréglés ; elle s'y abandonne, au contraire, les proclamant avec impudeur, poursuivant avec audace leur accomplissement, les avouant effrontément à celui qui les a fait naître, tombant honteusement à ses pieds, et, après avoir cherché à sauver son honneur par une atroce calomnie, dont rien ne tempère l'horreur, succombant à un
ignoble désespoir, et se parant au dernier moment, en
présence d'un époux outragé, des sentiments d'un affreux
amour. C'est le vice endurci, sans pudeur, sans remords;
c'est une image dégradée de la nature humaine ; si l'objet de la tragédie est d'en reproduire la dignité, rien sans doute n'est plus étranger à l'art qu'une telle peinture.
Racine n'a entrepris de reproduire aucun de ces deux personnages, dont nos mœurs n'admettaient point ou îa sévère retenue, ou la révoltante dépravation. 11 a cependant profité de l'une et de l'autre Phèdre, et a voulu que
la sienne, avec la passion délirante et les vertueuses terreurs de la Phèdre grecque, se portât aux excès de la
Phèdre latine. C'est dans l'opposition constante de ses
sentiments et de ses actes qu'il a cherché la source du puissant intérêt qui sort de l'ouvrage. Il ne faut pas, comme quelques critiques, se faire illusion sur le but qu'il s'est proposé. En donnant à Phèdre l'amour du devoir, il a voulu en même temps qu'elle fût coupable, et très-coupable, qu'elle recherchât l'adultère et l'inceste,
qu'elle calomniât la vertu, qu'elle souhaitât la mort de
l'innocence. Il le lui fait dire à elle-même :
Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ? Moi jalouse ! et Thésée est celui que jMmplore I Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui ? quel est Tobjet où prétendent mes vœux I Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure •
Je respire à la fois Tinceste et l'imposture. '
Mes homicides mains, promptes à me venger. Dans le sang innocent brûlent de se plonger *.
Ces vers contredisent hautement ce que La Harpe
avance avec tant de confiance, que la Phèdre d'Euripide est plus criminelle que la Phèdre de Racine; ils répondent aussi aux sophismes de W. Schlegel, qui triomphe en nous montrant, au contraire, que notre Phèdre, dont nous admirons tant la vertu, manque à la pudeur et à l'humanité, qu'elle est tout ce que le poëie a entendu
qu'elle fût. Il est vrai qu'il a en même temps grand soin
de travestir et d'effacer ce qui, dans une femme si coupable, captive notre intérêt, et qu'à la place de l'irrésis-
lible entraînement, de l'involontaire faiblesse de la passion, il substitue constamment la ruse, le calcul, une atroce et froide décision, la ravalant ainsi, contre la vérité, au niveau du personnage repoussant de Sénèque. Une anecdote qu'on a conservée, ne laisse aucun doute sur l'intention de Racine, et suffirait, toute seule, contre les éloges de La Harpe et les critiques de Schlegel, à l'apologie de son œuvre. Un jour, chez Mme de La
Fayette, il avait soutenu que, dans la tragédie, une plus
vive compassion, une sympathie plus douloureuse peut
s'attacher au malheur du crime qu'à celui de la vertu.
Pour le prouver il composa Phèdre, et le problème fut résolu
De quelle manière est-il parvenu à rendre intéressant, et, comme l'a dit L. Racine, digne d'estime, unpersonnage qui semblerait ne devoir exciter que la haine et le mépris ? Par une gradation habile, qui nous fait assister aux progrès insensibles, à la marche fatale de la passion, depuis
ses premières atteintes jusqu'à ses derniers excès; par
une délicatesse de formes, une pudeur de langage qui
sauve tout ce que le sujet peut offrir d'odieux et de révoltant; enfin, par l'éloquente expression du remords, par