‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 376 sur 893 · V. 636 sqq · texte numérisé non relu

V. 636 sqq

toi le père, moi le fils. Ah! vois à tes genoux, suppliante, une reine, issue de tant de rois, que jamais ne souilla aucune tache, pure jusqu'aujourd'hui, qui pour toi seule a cessé de l'être. C'est volontairement que je descends à cette humble prière. Ce jour, je l'ai résolu, mettra fin à mon tourment ou à ma vie. Aie pitié d'une amante.

Comme ce mot « je t'aime, »» si longtemps attendu, si

longtemps préparé, que recelait, que cachait tout ce qui

précède, conclut heureusement cette tirade passionnée* ! C'est la première fois, pour nous du moins, qu'il retentit sur la scène antique : si cependant, comme on l'a soupçonné, Euripide déjà ne l'a pas fait sortir de la bouche de Phèdre, dans son Hippolyte voilé, celui contre lequel paraît avoir réclamé, par l'organe d'Aristophane, la pudeur publique, et dont Y Hippolyte couronné corrigea les

hardiesses prématurées. Dans le doute, louons Sénèque

de cette grande nouveauté qui fait de lui, par cette scène

du moins, si audacieusemcnt conçue et, ce qui manque à la pièce, si habilement, si naturellement conduite, d'un progrès si conforme à la marche de la passion, le précurseur de Racine. Mais Racine, bornons -nous à cette remarque générale en une matière qui prêterait à tant d'observations de détail, Racine, chez qui la démarche de Phèdre est plus involontaire, son aveu amené de plus loin et plus fortuitement échappé, l'expression de son

amour moins sensuelle, sans être moins vive d'ailleurs,

et comme rachetée par l'emportement désespéré de ses

apologies et de ses remords ; Racine, grâce à l'usage

original qu'il a su faire de ce qu'il empruntait, à ce qu'il y a ajouté de mouvements passionnés, s'est élevé bien au-dessus de son modèle. Ce n'est plus cette Phèdre qui, chargée d'ignominieux reproches, d'accablantes imprécations, persiste bassement, effrontément, dans une

1. L. Racine disant (Comparaison, etc.. déjà citée) : « H va jusqu'à dépeindre cetie horriole femme aux genoux de son vainqueur, lui leu-

daiit les bras pour Tembrasser, et lui adressant cette horrible prière :

Miserere amantis, » ne me paraît pas avoir rendu justice à la manière dont ce mot qui le révolte est amené.

EURIPIDK.

IIIPPOLYTE.

fi?

odieuse poursuite ; sur laquelle se lève une épee, bientôt rejetée, comme souillée par son contact impur. La Phèdre de Racine, qui, tout en aimant, en avouant son amour,

se condamne, se déteste et réclame son châtiment, s'empare elle-même, dans une sorte de délire, de Tépée d'Hippolyte, auquel le merveilleux imitateur, sous les mains de qui tout se Convertit en or^ n'a prêté, à la place d'une brutale colère, qu'une pudique et douloureuse confusion. Je pourrais, si je ne prenais conseil de la spécialité de mon sujet, multiplier ces rapprochements. J'aime mieux renvoyer au théâtre des Grecs de Brumoy et aux divers commentaires de Sénèque et de Racine, où on les trouvera avec un détail qui serait ici déplacé'. J'en ai dit assez pour marquer la place intermédiaire de la pièce latine entre deux chefs-d'œuvre, l'un qu'elle a comme

détruit à plaisir, l'autre à la savante construction duquel

elle a préparé des matériaux, admirablement choisis, polis par le génie.

L Hippolyte de Sénèque, le meilleur ouvrage, avec la Médée et les Troyennes, du recueil qui porte son nom, l'un des plus admirés au temps de la renaissance, où ce nom était égalé, quelquefois préféré à ceux des tragiques grecs, après avoir été, comme je l'ai rappelé précédemment'^, joué dans son texte, à Rome, vers 1483, fut, vers 1573, imité à Paris, par Garnier. Cette imitation est fort libre; quelquefois elle abrège l'ouvrage original, plus souvent elle l'allonge. C'est ainsi qu'elle y ajoute un prologue, dans^ le goût de Sénèfjue, où l'ombre d'Egée expose le sujet qui s'exposerait bien sans elle, dans une immense suite de vers d'un style et d'un tour très-suran-

1. Le parallèle de Sénèque et de Racine a été renouvelé divprsement def>uis quel. jues années, avec quelque rigueur peut-être à léginl de Seneqiie, p^r M. D Nisanl, dans -es intéressantes Étude'< de mœurs et

de critique sur les poètes latins de la décadence, 1834 et 1849 t I

p. 120 et suivantes de la deuxième édition; l'auire part, avec un reu trop «le prévention favorable pour son auteur, par M A. Wi lai dans

de curieuses Etudes sur trois tragédies de Sénèque imitées d'Eurivide

1854, p. 75 et suivantes. ^

nés, parmi lesquels cependant se remarquent ceux-ci, qu'on dii ait d'un autre âge :

Mais quoi, le sort est tel ; l'inexorable sort

Ne se peut ébranler d'aucun humain effort.

C'est ainsi encore que dans la première scène elle grossit les lieux communs du texte par le détail infini et fastidieux de songes et de présages funestes qui troublent l'âme d'Hippolyte, et lui annoncent obscurément sa funeste aventure. De ce morceau, qui ne brille pas par le mérite de l'invention, ni par celui du style, on peut extraire ces vers, dans lesquels le vieux poëte a exprimé, avant La Fontaine*, fort agréablement, le crépuscule :

Mais comme il fait au soir après que le soleil A retiré de nous son visage vermeil,

Et qu'il relaisse encore une lueur qui semble Estre ny nuit ny jour, mais tous les deux ensemble.

Je rencontre ailleurs', dans le rôle de Phèdre, un passage qui annonce de loin ce que Racine a fait dire' si élégamment, si poétiquement au même personnage :

Il est aisé d'entrer dans le palle séjour,

La porte y est ouverte et ne clost nuict ne jour.

Mais qui veut ressortir de la salle profonde, Pour revoir derechef la clairlé de ce monde,

En vain il se travaille, il se tourmente en vain,

Et toujours se verra trompé en son dessain.

Le mouvement des vers, si bien coupés, dans lesquels Racine a peint*, vomi par la vague ^ui se brise^ le monstre

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