CHAPITRE CINQUIÈME
Continiintioii du même sujet.
La Médce d'Euripide, dont j'ai essayé, dans un précédent
chapitre, de retracer l'ordonnance et d'analyser les beautés, se termine par des vers plus d'une fois répétés, avec de légers cliangements, dans les tragédies du mêmepoëte, notamment à la fin de VAlceste, àeVAndromaque, de Y Hélène^ des Bacchantes.
Lorsque Jason a pris le ciel à témoin de son malheur et de la barbarie de Médée, le chœur, témoin |de cette .tragique histoire, conclut par la sentence suivante:
« Jupiter, du haut de l'Olympe, est le dispensateur des diverses destinées. Elles s'accomplissent, contre Taltente des mortels, par la volonté des dieux. Ce qu'on espère n'arrive point ; ce dont on désespère trouve tout à coup une voie
imprévue*. Ainsi se sont offerts à nos yeux les événements de ce jour*. »
Si l'empire de la fatalité est ici rappelé, on peut dire que ce n'est que pour mémoire; car, dans tout le reste de ■ l'ouvrage, il n'en est pas question. C'est une puissance déchue, qui conserve encore sur le drame une souveraineté honoraire, et que, par un reste de respect, par une
sorte de ménagement pohtic£ue, on appelle à sanctionner,
1. L'expression grecque uôooveùpe Ofô; aqnelque ressemblance avec le fata viam invenient de Virgile (y£n. III, 395).
2. V. 1046 1410. On a rapproché ceUe sentence de c^lle qu'Aristote [Met. II, Î4) aUribue à Agattion, et qu'a commentée Bayle, dans son article sur ce poëte : « On pourrait peut-être dire avec vraisemblance, que bien des choses arrivent aux mortels, qui ne sont point vraisemblables, s
MBDEE.
dosa vieille autorité, les arrêts d'une puissance nouvelle.
Qui donc lui a succédé? je l'avais annoncé : c'est la passion, que nous avons vue, pour la première fois, régner sans partage sur le théâtre grec, et, par ce changement de dynastie, préparer l'avènement de la tragédie moderne.
Une pièce qui, comme celle-ci, dégagée, dans son action, de toute influence fatale, réduite, pour l'emploi du merveilleux, à ce que la tradition rendait absolument indispensable, n'a d'autres ressorts que le jeu des sentiments naturels, presque d'autre scène que le cœur humain luimême, une telle pièce est déjà moderne par son esprit,
«{uelles que soient d'ailleurs les différences de ton et de
manière qui la conservent antique.
Ces différences sont frappantes, et la revue des diverses Mcdées composées depuis Euripide ferait ressortir dans
la sienne, par un contraste complet, une simplicité qui
semble borner à dessein la matière, sûre d'en tirer, par le travail, des trésors d'expression dramatique ; une vérité qui, sans jamais rien outrer, atteint aux dernières limites de l'émotion. On verrait, au contraire, dans ks
épreuves successives où l'on a prétendu reproduire ou
remplacer cette belle œuvre, le sujet s'appauvrir et se fausser, par Tétalage d'un luxe indigent, par la recherche d'un effet forcé.
Ces défauts n'étaient sans doute pas ceux de la Mèdée composée par Néophron de Sicyone, sous le règne d'Alexandre, si touteloi 5 il appartient à cette époque, et qu'il ne faille pas, comme plusieurs l'ont pensé*, en faire un prédécesseur d'Euripide. Ce poëte, assez semblable aux ouvriers de la statuaire qui répétaient, en les renouvelant par
quelque détail, les chefs-d'œuvre des grands maîtres,
s'était, ce semble, réduit à faire de la tragédie d'Euripide
1. Voyez t. I, p. 104 sq. J'ai compté parmi eux M. J. A. Hartung, 1 auteur de VEuripides restilutus, d'après un passage du premier volume de son livre, p. 345. Mais dans le second, p. 514, 575, il est revenu k l'autre opin-on, se fondant sur une manière différente de lire le passage controversé de l'argument de la Médée.
ito
une sorte d'imitation libre, de copie abrégée. Il y avait
changé certaines choses sans grande importance. Chez lui,
Egée ne survenait pas fortuitement, il venait trouver Mé-
dée pour se faire expliquer par elle roracle qui lui avait
été rendu* ; chez lui encore, Médée menaçait Jason d'un genre de mort moins étrange ^ Mais ce qui, plus que ces petits amendements, caractérisait son ouvrage, c'étaitqu'il n'offrait guère qu'un maigre extrait du modèle, comme l'atteste un fragment assez considérable, conservé par Stobée, que je vais faire connaître.
On se rappelle la scène dans laquelle Médée est représentée incertaine et flottante entre sa jalousie qui la pousse
au meurtre de ses enfants et sa tendresse maternelle qui la
retient. Voici l'extrait, car c'est le mot, que Néophron
donna de ce morceau, dans un temps, où sans doute, comme dans le nôtre, une curiosité impatiente accusait de longueur ces développements de passion, qui, au plus bel âge de l'art, avaient été son principal intérêt, et presque son but unique.
« ....Que vas-tu faire, ô mon âme? Arrête et réfléchis,
avant que, par une triste erreur, les objets de ton amour deviennent ceux de ta haine. Où t'emportent tes transports,
misérable? Réprime cette fureur que détestent les dieux.,. Eh!
pourquoi donc ces larmes, lorsque je vois ma vie condamnée à la solitude, à l'abandon, et par qui ? Me laisserai-je amsi attendrir, après ce que j'ai souffert ? Non, mon courage, non, tu ne te trahiras pas toi-même dans cet excès d'intortune. C'en est fait, hélas ! o mes enfants, fuyez loin de mes yeux. Une rage sanguinaire entre dans mon cœur. 0 ma main, ô ma main pour quelle œuvre t'armes-tu ? 0 malheureuse, ô coup funeste ! je vais donc détruire en un instant ce qui m'a coûté tant de soins et de peines ! »
Vous reconnaissez dans ce court monologue les princi-