‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 419 sur 893 · Idyll. ir · texte numérisé non relu

Idyll. ir

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Catulle, dans une pièce malheureusement perdue*, en a fourni le modèle.

La décadence progressive du goût se montre d'une

manière frappante dans plusieurs de ces divers morceaux. La magicienne de Théocrite et celle de Yirgile veulent rappeler par la puissance de leurs philires un amant infidèle. Le langage ie la passion, ses vœux in- (juiels et ses doux souvenirs se mêlent sans cesse, dans leurs discours, aux apprêts du charme qu'elles composent, et que décrivent les deux poètes en traits frappants et rapides, sans chercher le bizarre, sans prodiguer les détails, à peu près comme notre Rousseau, dans sa cantate de Gircé. Ovide est déjà bien loin, non-seulement de

leur éloquence passionnée, mais de leur art judicieux et discret. Il s'engage dans un dénombrement infini des ingrédiens les plus étranges et les plus rares; il passe en revue les plantes empoisonnées et les bètes venimeuses de tous les pays, les dépouilles de tous les monstres de la F'ihle ; c'est une science du grimoire et de la pharmacie magiques qui peut plaire aux gens du métier, mais où nous autres, simples mortels, ne pouvons qu'admirer, avec regret, la singulière souplesse d'expression, prodiguée pour de telles peintures. Ce mérite se retrouve dans

Lucain et dans Sénèque, mais aussi le même défaut, et poussé au dernier ex';c3, chez l'un jusqu'au révoltant,

chez l'autre jusqu'au grotesque : seulement le tableau de Lucain, malgré tout ce qu'on peut y reprendre, est d'une couleur sombre et terrible, qui saisit puissamment l'imagination, et la transporte dans un monde fantastique ; celui de Sénèque, froidement érudit, horriblement descriptif, la glace et la dégoiite. On pourrait dire delà sorcellerie ce qu'on a dit de la politique, qu'il en est d'elle comme de la cuisine, qu'il ne faut pas la voir faire :

cela s'applique à mei veille aux préparations de la Médée latine, donrla matière et la (açon sont également rebutantes. Shakspcarc, ciu'on traite si facilement de barbare,

1 Plin, //wt. na(. XXVIII, 4.

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et qu'à défaut des règles et des modèles, guidait dans ses compositions un instinct de grand artiste, Shakspeare aussi a osé produire sur la scène * de hideuses sorcières,

avec leurs formes dégradées, leur instinct malfaisant,

leur ignoble langage, leurs affreux maléfices ; mais ces

êtres monstrueux, qu'il avait reçus de la superstition

populaire, et qu'il lui restituait fidèlement, il ne les a

montrés et fait entendre que par intervalles, pendant

quelques instants fort courts ; il a entouré leurs actes étranges, leurs discours bizarres et sans suite, d'une sorte d'obscurité qui les rend aussi effrayants qu'incompréhensibles, qui mêle à des détails repoussants et grotesques, dignes de la Ganidie antique, un profond sentiment d'horreur; il n'a pas permis qu'on se familiarisât

trop avec des objets qui, de mystérieux et terribles, eussent fini par paraître invraisemblables et ridicules. Tel est l'effet où, après des siècles de génie et de goût, avec

des formes d'une élégance raffinée, est arrivé Sénèque. Rien, certainement, de moins merveilleux que cet arsenal, ce muséum de drogues infernales, que mélange sa Médée dans ses dégoûtantes manipulations, et dont elle expose didactiquement, en professeur qui démontre, l'origine et les propriétés; que ce concours d'animaux de

toute espèce et de tout climat qu'elle convoque autour

d'elle, au lieu de les aller chercher comme la Médée

d'Ovide, et qui se rendent docilement à son appel, sans

doute par déférence pour l'unité de lieu. Tout cet appareil, que la précision du langage laisse voir distinctement, est plus risible qu'effrayant; il salit et dégrade l'héroïne, et, contre l'intention du poète, lui retire cette grandeur surnaturelle avec laquelle apparaissent à notre pensée son souvenir et son nom seul.

Sénèque n'a pas réussi davantage dans ses continuels efforts pour relever et ennoblir sa Médée par une audace

criminelle, une impudente jactance. Cette femme (jui se

vante de nés anciens attentats, qui s'exhorte à les surpas- 1. Macbeth, acte I, se. 1, 3; III, 5 ; IV, 1.

ser par des attentats nouveaux, qui, portant dans le crime comme une passion d'artiste, s'applique à en varier les

formes et les effets, et semble animée par le seul intérêt

de soutenir en ce genre sa réputation, de répondre à l'attente des amateurs, une telle femme n'a rien de commun avec la nature, ni, par conséquent, avec Tart; c'est une fantaisie froidement, petitement atroce, que n'agrandissent ni n'échauffent l'emphase et la turbulence des paroles. Reportons-nous maintenant, de ces impuissantes recherches du mauvais goût, hors du simple et du vrai, à la vérité, à la simplicité d'Euripide, et admirons comment, rejetant tous ces lieux communs descriptifs et déclamatoires, qu'ont ramassés curieusement ses successeurs, élaguant cette trompeuse et stérile fécondité sous laquelle leur indiscrète culture a étouffé un heureux sujet, il en a fait sortir une production pleine de sève et de vie Il n'a pas négligé sans doute de rappeler les crimes de Médée et sa science merveilleuse ; au contraire , il les a rendus présents à la pensée, pour faire pressentir tout ce qu'on peut craindre de sa fureur et attendre de sa puissance. Mais cependant ce n'a été pour lui que l'avantscène de son drame, que le fond de son tableau, et sur le premier plan il s'est borné à montrer , par un contraste admirable, dans cette femme audacieuse qui n'a reculé

devant aucun obstacle , aucun attentat, dans cette redoutable enchanteresse qui a soumis à son art les forces de la nature , la plus faible des créatures luttant avec désespoir contre la violence de ses passions.

Qu'est devenue chez Sénèque cette lutte si touchante, si terrible , d'où sort de l'humaine infirmité une si triste connaissance ? Il est instructif et curieux de le rechercher. Sénèque en parle, ou, ce qui est la même chose, il en

fait parler à Médée. Ses transports lui laissent assez de

loisir pour^comparer elle-même son âme , soulevée tour à tour par la tendresse et la fureur, à une mer battue des

vents*. Mais, à vrai dire, cette tempête, élégamment dé-

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crite, n'est qu'un choc d'antithèses et de pensées subtiles ; c'est entre ces passions comme un combat d'esprit, où la victoire, et quelle victoire! semble mise au concours, et proposée au trait le plus ingénieux. Veut-on un exemple

de ce genre d'argumentation ?

a De quel crime mes enfants seronl-ils donc punis? De quel crime? D'être sortis de Jason ; surtout, d'avoir Médée pour mère. Qu'ils meurent ! ils ne sont point à moi. Qu'ils périssent ! ce sont mes fils*. »

C'est par ce dilemme qu'elle s'affermit dans son parricide dessein, et tellement que, quelques vers plus loin,

elle en vient à regretter de n'avoir pas plus d'enfants à

faire périr; qu'elle envie la fécondité de Niobé ; qu'elle se

plaint d'avoir été stérile pour venger son injure^ ou expier

ses forfaits *, car l'expression latine présente ce double

sens, et ce n'est pas sans dessein.

Une pensée fort imprévue est venue tout à coup s'emparer de son esprit : elle veut satisfaire par la mort de ses fils aux mânes de son frère, autrefois égorgé de ses mains, et dont elle dispersa les membres dans la mer ; son ombre menaçante lui apparaît même ; mais, par une

recherche vraiment caractéristique, elle se présente comme

cela semblait naturel à Sénèque, sous une forme confuse,

en lambeaux mal rajustés'; une troupe de Furies, accompagnement obligé de ces sortes de visions, assiège aussi de fantômes bizarres l'imagination de Médée. Parvenue enfin, à force d'application, au dernier terme du délire ou de la démence, elle monte sur le faîte de sa maison pour y commettre son crime à la face des dieux et des hommes. « Il ne faut pas, dit-elle, perdre dars

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