‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 420 sur 893 · V. 930sqq · texte numérisé non relu

V. 930sqq

• ..••• Cujas umbra dispersis venit iDcerla membris?

MEDEE

l'ombre ton courage : montre à tout le peuple ce que peut ton bras*. » Ne semble-t-il pas que Sénèque ait voulu, dans les termes mêmes aussi bien que dans l'acte, donner

un démenti formel à ce précepte d'Horace que j'ai dc^jà

cité :

« Ce n'est pas devant le peuple que Médée doit tuer ses enfants. »

Ne pueros coram popuio Medea trucidet*.

Cette poursuite désordonnée de la terreur, ou plutôt de l'horreur tragique, ne s'arrête pas à un spectacle devant

lequel avait reculé la muse grecque. Sénèque, pour n'en rien perdre, le divise en deux tableaux par une invention

d'une subtile atrocité Médée vient de frapper un de ses

fils : dans le court intervalle qui sépare ce premier crime de celui qui doit compléter sa vengeance , elle éprouve un mouvement subit de pitié et de regret ; mais la vue de son époux, ramené, en ce moment même, à ses yeux, lui rend

toute sa rage. Elle s'applaudit de l'avoir pour témoin de

cet horrible sacrifice ; elle repousse avec une cruelle ironie les humbles supplications du malheureux pour sauver l'enfant qui lui reste. Sa soif dénaturée d'un sang qui est

aussi le sien , s'exprime par des images vraiment abominables et qu'on aurait honte de traduire *. En même

temps, c'est pour elle un barbare plaisir que de prolonger,

en retardant le coup fatal , les mortelles angoisses de son

ennemi ; j'ajouterais et des spectateurs, si j'étais plus sûr que cette pièce et celles du même poëte en aient jamais eu ; mais je croirais volontiers qu'elles n'étaient pas plus destinées au théâtre, que ne l'étaient au barreau les déclamations des rhéteurs, et qu'il faut voir, dans ces productions d'une même époque et d'un goût pareil, seulement

des exercices de l'école.

Brumoy ne sait que dire de ces raffinements affreux,

î. Ad. Pison. 185.

tant ils lui paraissent extraordinaires. On soupçonne bien qu'ils répugnent à la délicatesse de son esprit, naturellement ami du vrai, et instruit à le reconnaître par le commerce des Grecs. Mais sa déférence pour l'antiquité, qu'il respecte jusque dans Sénèque, ne lui permet pas de laisser voir tout ce qu'il pense à ce sujet. Il s'en tire en courtisan par ce jugement équivoque : Quelles idées! quels traits! On les admire en frémissant. J'oserais assurer que, comme nous, il en frémissait très-peu, et ne les adm^irait nullement.

Je n'ai parlé que du principal personnage de la tragédie de Sénèque ; les autres sont trop peu caractérisés pour

qu'il faille s'y arrêter. Il ne paraissent guère avoir d'autre

emploi que de donner la réplique à Médée, et, qu*on me passe le mot, de servir au poëte de compères.

Il y a toutefois une observation à faire sur le personnage de Jason. Sénèque a supposé que s'il abandonne Médée et s'attache à Creuse, ce n'est pas uniquement pour satisfaire un ingrat et cruel égoïsme, mais dans le dessein de procurer à ses enfants, ainsi qu'à lui-même, un appui contre la vengeance du fils de Pélias, dont peut seul sauver sa famille le nœud qu'il va former avec le roi de Gorinthe. Gela est sans doute spirituellement imaginé, mais,

qu'on y prenne garde, le motif spécieux dont Jason prétend parer son odieuse conduite, qu'il soit véritable ou

non , ne la rendrait certainement pas plus désintéressée et plus noble.

Les Grecs, toujours dirigés par le sentiment du vrai, ne se donnaient point, pour ennoblir ce qui ne saurait être ennobli , la peine inutile que prend ici Sénèque, et qu'à scn exemple, nos tragiques se sont trop souvent imposée. Ces caractères vils et lâches, qui ne peuvent manquer de se rencontrer au théâtre comme dans le monde, et qui sont quelquefois l'inévitable condition des plus heureux sujets, ils les acceptaient hardiment de la tradition , et osaient les conserver tels qu'ils les avaient reçus. Quant à cette dignité que nous voulons voir également répartie entre tous les personnages du drame, et que

MEDEE

nous attribuons aux moins dignes par des moyens forcés et factices, elle leur eût semblé un mensonge grossier et indigne de l'art. D'ailleurs, comme la nature humaine est

mélangée de bien et de mal , qu'elle ne connaît point ces vertus ou ces perversités complètes, si chères à la routine

des poètes, ils trouvaient toujours moyen de relever par quelque endroit le rôle le plus sacrifié. Euripide me paraît

y avoir admirablement réussi dans le dénoûment de sa Médée. Cet homme, dont la bassesse et la dureté, montrées à nu par le poëte, nous avaient jusqu'alors repoussés, captive tout à coup notre émotion par la sincérité et la véhémence de sa douleur. Nous méprisions l'époux, maintenant nous plaignons le père. Il nous paraît trop puni et

sa victime trop vengée. Par une révolution subite , dont V Hippolyte nous a offert un autre exemple, et qui établi' entre ces deux compositions un rapport de plus , l'intérêt qui s'est retiré de Médée depuis son forfait , se porte désormais sur Jason.

.... Appelle-moi des noms les plus odieux; j'ai rendu à ton cœur, comme je le devais, la blessure quMl m'avait faite.

JASON

Ah ! toi-même, tu gémis comme moi; tu as ta part dans ma

douleur.

MÉDÉE

Oui, sans doute ; mais elle me plaît, puisqu'elle me venge

de tes mépris.

JASON

O mes enfants, de quelle méchante mère le sort vous a fait

naître !

MÉDÉE

0 mes fils, à quelle mort vous a condamnés la perfidie de votre pèr^!

^ JASON

Ma main ne les a point frappés.

MÉDÉE

Non, mais Ion injustice, ton criminel hymen.

MEDEE

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