‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 421 sur 893 · IG · texte numérisé non relu

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JASON

C'est là ce qui te les a fait égorger !

MÊDÉE.

Est-ce donc pour une femme un faible outrage ?

JASON

Dis pour une femme méchante et sans pudeur.

MÊDÉE.

Ils ne sont plus enfin; j'ai pu déchirer ton cœur.

JASON

Leurs mânes vivent et s'acharneront sur ta tête.

MÉDÈE.

Les dieux savent quel est ie premier auteur de leurs maux.

JASON

Ils savent si ton âme est exécrable.

MÉDÈE.

Va, je te hais. Je rejette avec dégoût tes discours.

JASON

Et moi les tiens. Mais un seul mot, et pars.

Que veux- tu? parle : je voudrais être loin.

JASON

Laisse-moi ces morts chéris ; que je les ensevelisse et les pleure 1

MÉDÈE.

Non ! je ne puis ; je veux les ensevelir de ma main.

Dans un débat si terrible, où éclate à chaque mot Taccent de la haine et de la fureur, n'est-ce pas quelque chose

de singulièrement touchant que cette émulation de tendresse des deux époux pour les innocentes victimes de

leur querelle? Si nous nous reportons aux idées des anciens, ne trouverons-nous pas que ce refus d'abandonner

à un père , pour leur rendre les honneurs funèbres , les

corps de ses enfants, est le dernier terme où le poëtc ait pu porter chez l'un la vengeance, chez l'autre l'infortune? Aussi quel triomphe barbare , quelle plainte déchirante dans ces paroles qui terminent la scène :

JASON

Que la furie de tes enfants, que la justice vengeresse du meurtre te poursuivent 1

MÉDÈE.

Quel dieu, ou quel génie, écoutera les vœux d'un parjure, d'un hôte perfide?

JASON

Monstre abominable! mère parricide!

MÉDÉE

Retourne en ton palais, ensevelis ta jeune épouse.

JASON

Oui, je cours l'ensevelir, mais, hélas ! privé de mes deux enfants.

MÉDÉE

C'est peu de ces larmes : attends, attends la vieillesse.

JASON

0 mes enfants, mes chers enfants !

MÉDÉE

Chers à leur mère, et non à toi.

Et tu les as tués !

Pour te percer le cœur.

JASON

MÉDÉE

JASON

Oh! que sur leurs lèvres chéries, infortuné ! je puisse une

fois encoTe appliquer mes lèvres î

MÊDÉE.

Tu les appelles maintenant, tu les veux embrasser, toi qui les as, vivants, repoussés et proscrits l

if

JASON

Donne, donne-moi leurs corps : au nom des dieux, que je puisse toucher mes tendres enfants I

MÉDÈE.

Non, jamais; tes paroles se perdent dans Tair*.

Gomment une œuvre si vive et si naturelle a-t-elle été

assez méconnue pour qu'on lui comparât, et qu'on lui préférât même la monstrueuse et froide production de Sénè-

que? C'est d'abord que chez cet auteur, à travers cette

fausse grandeur, ce faux éclat qui séduisent la foule, brillent aussi des traits d'une véritable beauté, toutes les fois qu'avec le tour concis et énergique qui lui est propre se rencontre un sentiment vrai, comme, par exemple, dans

cette exclamation de Médée :

Il aime ses enfants, je sais où le frapper';

comme dans cette autre ', si célèbre par la traduction de crneille et l'admiration de Boileau :

Dans un si grand revers, que vous reste-t-il? — Moi. ^o'i p.^^'^' '^l^^ P' ^2^' 2^^' ^'^ t«"té de rapporter celte citation

de la Rhétorique à Hérennius, II, 25 : l'Hduju

Miseri sunt qui uxores ducunt. — At tu duxisti alteram.

Un beau bas-relief passé en 1 r08 de la collection Borffhêsedans nnf r« Musée (n» 478) et qui reproduit, ainsi qu'un assez grlnrtnombre de morceaux du môme genre, les principales situations de la ni?ce d'Ku! ripide, offre comme dénoûment de cette tragédie en pierre Médée qui fuit sur un char traîné par des dragons, et °qui semKle emporter sui son épaule gauche une sorte de fifrure fruste et confuse que les an tn

l^^M^^'°^''^i*';/P^^''*^'*^'*^^^^'^î/«^ d,, antiques^ du louvre par M le comte de Clarac, édit. de 1830, p. 189) ne savent cornmenJ expliquer. Ce ne pouvait être, selon moi, qu'un de ces deux cor^s s

rées dUasonf' '^^'"^'"'"^ ^^^"^^^ ^'' ^^^'' ^"^ i^s^^nces désTspé-

3. V. 165. Sur les mérites de la Médée de Sénèque on oeut consiillpp

un ouvrage as.ez récent, dont l'auteur s'en est peut êt^rtrop exclu-

sivemPni pieoccupé, les intéressantes Éludes de M. A. Wida]surtrL tragédies de Sénèque, imitées d^ Euripide, 1854, p. 133 et suivantes.

MEDLE.

Une autre raison de la fortune inouïe qu*a faite chez les modernes la Médée latine*, c'est qu'à la renaissance des lettres, une admiration qui n'osait choisir entre les anciens, plaça son auteur, près des tragiques grecs, dans

un rang où l'ont maintenu longtemps, soit la superstition

littéraire, soit l'ignorance et la mauvaise foi.

Au seizième siècle , tandis que le laborieux et trop fé-

cond Louis Dolce et le savant Buchanan publient de la pièce d'Euripide, le premier une imitation italienne assez faible, le second une élégante version latine , Jean de la Péruse fait représenter sur notre scène naissante une Médée, en cinq actes, en vers, avec des chœurs, traduite de Sénèque. Cette pièce est de 1553, et c'est encore la Médée

de Sénèque que reproduisent sur notre théâtre en 16:^5

Corneille, en 1694 Longepierre.

Ce que j'ai dit du modèle me dispense de m'étendre sur

les copies. On y retrouve des éléments tout semblables :

dans le rôle de Médée la même forfanterie de crime, le même étalage de sortilèges ; dans celui de Jason, ces froides raisons d'État dont il colore son inconstance et sa perfidie. Ajoutons-y un défaut dont les mœurs antiques avaient préservé Euripide et même Sénèque, et que les

habitudes romanesques de notre théâtre devaient nécessairement introduire dans ce sujet comme dans beaucoup

d'autres; je veux dire l'insipide détail des amours de Jason, peint par les deux poëtes sous les traits d'un séducteur, d'un roué des temps héroïques , et même engagé

dans une sorte de rivalité avec un soupirant non moins extraordinaire, le roi d'Athènes Egée. On comprend assez, sans qu'il soit besoin d'en donner les raisons , et de l'expliquer par des exemples, combien une telle galanterie affadit une pièce que devaient animer seules la terreur et la pitié. Une autre nouveauté, qui n'est pas plus heureuse,

c'est, chez Longepierre comme chez Corneille, le specta-

1. Celle de Sénèque, ^ui a survécu à la Médée d'Ennius, et que n'a point remplacée la Médee composée, quelques années après, selon Tacite, Dial. de orat., c. 111, par Curiatius Maternus.

cle, jusque-là mis en récit, du roi de Corinthe et de sa fille, dévorés sur la scène par un feu invisible, auquel le spectateur ne croit guère , et dont il aurait quelque envie

de rire ; c'est encore l'étrange nature des poisons de Mé-

dée qui, doués d'intelligence et de discernement, comme

l'est, dit-on, le fluide magnétique, n'agissent que sur les

ennemis de la magicienne, et ne peuvent nuire à d'autres;

c'est le pouvoir de sa baguette, au moyen de laquelle elle rend immobile, dans la pièce de Corneille, un simple confident, pour lui faire raconter ce qu'il a vu au palais de Gréon ; dans la pièce de Longepierre, Jason lui-même ainsi arrêté au milieu de sa fureur contre sa parricide épouse, et placé par cet acte arbitraire de l'auteur dans la situation la plus gênante et la plus ridicule où puisse se trouver un héros de théâtre.

Malgré sa faiblesse, la Médée de Corneille est curieuse à étudier : c'est son début tragique ; on y voit déjà poindre, même dans des inventions malheureuses , même au

fondateur de notre théâtre.

La Médée de Longepierre oflre un spectacle tout différent, celui de la décadence. On y voit expirer, sous la

plume d'un faible imitateur, la pureté, l'élégance et l'har-

monie de Racine. Cette pièce, que le talent de quelques actrices a maintenue au théâtre, est, j'en parle par expérience, d'un ennui difficile à supporter. Elle ne laisse dans la mémoire, après la représentation, d'autre souvenir que celui de quelques passages médiocrement imités d'Euripide.

Voltaire, dans son commentaire de Corneille , a parlé; avec une juste sévérité, de ces deux tragédies et de l'ouvrage latin dont elles forment la postérité. Mais, par une

singulière légèreté, il a confondu dans un même mépris,

avec la Médée de Sénèque, la Médée d'Euripide, qui en 1. En 1636.

MEDEE

est si différente, et qu'évidemment il n'avait pas lue. Autrement n'eût-il pas été frappé d'y voir tous les défauts de goût et de vérité qu'il relevait si judicieusement,

remplacés par les mérites contraires? N'y eût-il pas retrouvé avec quelque plaisir ce combat de la nature et de la passion que, par une rencontre à laquelle l'imitation n'avait aucune paît, il avait peint presque des mêmes traits dans un épisode de sa Henriade* ? Elle a, en effet, quelque chose de l'égarement de la Médée grecque, cette mère qu'il représente, dans les horreurs de la faim, immolant son fils x>our s'en nourrir :

Furieuse, elle approche, avec un coutelas, De ce fils innocent qui lui tendait les bras ; Son enfance, sa voix, sa misère et ses charmes,

A sa mère ep fureur arrachent mille larmes;

Elle tourne sur lui son visage effrayé,

Plein d'amour, de regret, de rage et de pitié;

Trois fois le fer échappe à sa main défaillante;

La rage enfin remporte; et, d'une voix tremblante,

Détestant son hymen et sa fécondité :

• Cher et malheureux fils, que mes flancs ont porté,

Dit-elle, c'est en vain que lu reçus la vie;

Les tyrans ou la faim l'auraient bientôt ravie.

Et pourquoi vivrais-tu ? pour aller dans Paris,

Errant et malheureux, pleurer sur ses débris?

Meurs, avant de sentir mes maux et ta misère;

Rends-moi le jour, le sang que t'a donné ta mère ; Que mon sein malheureux te serve de tombeau,

Et que Paris du moins voie un crime nouveau! »

Je ne me crois pas tenu à rappeler ici toutes les pièces que les crimes de Médée ont fournies, dans les deux derniers siècles, à notre tragédie, et ses enchantements à notre opérai Cet inventaire courrait le double risque

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