Voyez plus liaut p
2. Le Théâtre des Grecs fait mention d'un drame de Mme en quelques scènes et en prose d'un auteur allemand, du siècle dernier, nommé GoUer, et qui se trouve traduit dans les œuvres de Berquin.
3. Un opéra de M. Framery, fait surce mcdèle, prescrite au concours en 178'. a obtenu une mention favorable. Sacchini devait en faire la musique, mais il n'a pas éié joué. Voyez, à ce sujet, une lettre de M. Framery sur la Médée de Glover, insérée au ^/omteMf de 1807, nM 12; un article de M. Rolle dans la Reiue philosophique du
mois de juin 1807, à roccasion, je crois, d'une imitation de Glover, représentée au mois d'avril de la même année sur le théâtre ds
Variétés étrangères ; le Théâtre des Grecs, cdit. de M. Raoul-Rochettr, 1821, t. VI, p. 334-350; enfiD l'article Glover dans la Biographie untverseUe, 1816.
MEDEE
obtenu quelques années auparavant, en 1819, je crois, sur le théâtre de Vienne, par la Sapho du même poète *.
Je ne dois remarquer dans ces deux ouvrages que ce qui
les rapproche ou les éloigne de la conception d'Euripide.
En général, ilsme paraissent ceux où le sujet a été le plus
complètement renouvelé par l'imagination des modernes.
Est-ce toujours heureusement? Je vais, si je puis, mettre
mes lecteurs à même d'en juger.
Glover a cherché à rendre plus digne d'excuse la conduite de Médée, et même celle de Jason. Chez lui, Jason est poussé, contre son inclination, à l'infidélité, par les motifs politiques qu'on voit chez Sénèque et les autres, mais que rendent ici plus pressants les persécutions de son
père Eson, et de Gréon, roi de Gorinthe. Médée, de son
côté, moins violente que tendre, ne se porte au crime que dans un moment de délire qui lui ravit l'usage de sa raison. Ces deux personnages ne paraissent séparés que par la méchanceté d'autrui et le cours fatal des événements ; toujours prêts à se rapprocher, ils s'unissent, après l'affreux dénoûment, dans une plainte commune. « De quel sang tes mains sont-elles souillées? » demande Jason. «Du sang de tes enfants, » répond Médée. « 0 barbare Gréon! » s'écrie avec une naïveté vraiment comique le trop tendre et trop
patient époux. Cet accord conjugal est sans doute plus
estimable que leurs anciennes divisions ; mais je crains
bien qu'il ne soit moins tragique.
On est en droit d'adresser à Grillparzer la même critique, quoique son ouvrage paraisse être d'un ordre bien supérieur.
Sa pièce est, comme je l'ai dit, un extrait d'un poëme plus considérable, intitulé la Toison d'Or, et dans lequel, à l'exemple des trilogies antiques, l'auteur a développé en trois drames tout le cercle des aventures qui se ratta-
1 . Voyez 1 analyse de la Sapho de Grillparzer dans le Lycée français , t. V, p. .=)4 et suiv. ; et de sa Médée dans le Globe, t. I*"", n*" 67 et 78 des 10 et 12 février 1825, d'après le compte rendu du journal de Sain '- Félersbourg.
chent à cette antique fable. C'est d'abord lassassinat de Phryxus, en Golchide ; puis l'expédition des Argonautes; enfin l'abandon de Médée et ses vengeances. On aperçoit dans cette disposition générale une imitation érudite de
l'antiquité, particulière aux Allemands, comme aussi,
dans les détails, de ces vues d'histoire, de philosophie, de morale, peut-être trop soigneusement marquées, qui donnent quelquefois à leurs personnages Tapparence de symboles scientifiques. Telle est l'opposition des mœurs grecques et des mœurs barbares, de la faible femme et de la puissante enchanteresse, du respect et de l'honneur qui s'attachent à l'exercice de son art, de sa gloire en Golchide, de son abaissement à Gorinthe, et d'autres contrastes encore qui n'échappaient pas à l'analyse profonde dss Grecs, mais qu'ils rendaient avec une plus grande
naïveté de mouvement.
Grillparzer s'est attaché à présenter le personnage de
Médée sous des traits aimables et touchants, dont la plupart sont empruntés aux Argonautiques de Yalérius Flaccus et d'Apollonius de Rhodes. Il a pris soin de la justifier, par des explications ingénieuses, des crimes que lui impute la Fable. Lors même qu'elle est dédaignée et abandonnée par un ingrat époux, elle n'oppose d'abord à ses mépris que la douceur et la résignation; ce n'est qu'après avoir épuisé, pour le ramener, l'éloquence de
ses larmes et de ses prières, ce n'est que poussée à bout par un traitement insultant et barbare, qu'elle se décide à la vengeance et s'abandonne aux excès consacrés par la tradition.
Gomment a-t-il préparé un dénoûment si peu d'accord avec le caractère général du personnage? Par une combinaison nouvelle, d'un grand effet assurément, mais dont on pourrait contester la vérité.
ce Médée, dit le critique étranger dont j'emprunte le récit a demandé, pour grâce dernière, d'emmener ses
enfants dans son exil ; on lui permet de prendre celui des deux qui voudra la suivre; ils lui sont amenés parGréuse, et elle éprouve à leur vue combien est cruelle la faveur
MEDEE
qu'on lui accorde. Tous deux sont tendrement aimés: quel que soit celuiqui raccompagne, celui qu'elle laissera lui paraîtra toujours le plus cher. Enfin le sentiment qui décida de son existence, et qui triomphe encore de tant
de mortelles injures, son amour pour Jason lui fait choisir celui qui en reproduit le mieux les traits ; elle l'appelle, elle ouvre ses bras pour le recevoir ; mais, ô surprise I ô douleur! l'enfant s'attache à la robe de Gréuse, et ne vient point. Médée se tourne vers l'autre ; elle lui adresse les allocutions les plus tendres, les prières les plus touchantes, et le même silence, la même immobilité lui apprennent que tous deux sont les dignes fils de Jason. Gonfondue, anéantie, mais ne pouvant croire encore ce qui lui paraît impossible, elle accuse sa rivale de retenir ses enfants ; Gréuse s'éloigne de quelques pas, et aussitôt les enfants
vont la rejoindre. A ce spectacle, la douleur et l'indignation ôtent à Médée ce qui lui restait de force ; elle tombe en prononçant le nom de ses enfants... Plus tard, lorsqu'ils viennent recevoir ses adieux, elle attend de leur part quelque parole caressante, quelque signe d'affection et de regret.... Non; les ingrats ont peur d'elle, et ne témoignent que le désir de retourner plus vite auprès de Gréuse. Ge vœu est leur arrêt de mort. »
Tout cela semble fort spirituellement inventé, et j'en serais même vivement ému, si je pouvais croire à cette
insensibilité étrange des enfants de Médée; mais elle me paraît, je l'avoue, du moins poussée jusque-là, beaucoup moins dans la nature, que cet emportement forcené de la jalousie, qui chez Euripide est la seule cause du parricide
et sa seule excuse.
Le poète allemand et le poète anglais ont cela de commun, qu'ils ont voulu l'un et l'autre ôter à leur Médée la responsabilité de son crime. Ils se sont arrangés pour qu'il secomipît presque sans la participation de sa volonté, par une surprise passagère de sa sensibilité pervertie. Ainsi ont fait plus ou moins les poètes qui les avaient précédés, Euripide excepté, qui, à peu près seul,
a osé regarder en face ce terrible sujet, et le reproduire,
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sans vains ménagements, dans sa douloureuse, son effroyable vraisemblance.
Des adoucissements du même genre pourraient encore être siejnalés dans un ouvrage plus voisin cependant de la conception primitive d'Euripide et de Sénèque, dans la
Médée de M. Niccolini*, qui fut, je crois, vers le commencement de ce siècle, un des essais de sa jeunesse, et où
son talent dramatique se révèle en effet, plutôt par quelques beaux traits, que par le mérite de l'ensemble. La
place disproportionnée qu'y occupent, aux dépens des acteurs principaux, la confidente de Médée et le confident de
Jason, n'y feraient pas reconnaître un poëte de l'école tragique d'Alfieri, si d'ailleurs l'auteur ne se montrait tel, en tout le reste, par la profusion des monologues, par la marche lentement et uniformément progressive de l'action, par l'élimination bien rigoureuse du personnage de Creuse,
par l'expression outrée de la violence tyrannique dans
le rôle de Gréon, enfin dans le rôle de Médée elle-même, par l'opposition trop peu ménagée, trop heurtée, des sentiments contraires qui se disputent son cœur. Cette Médée, malgré ses fureurs, est encore, comme les autres Médées modernes, une épouse bien plus tendre que celle du théâtre antique, et l'atrocité de sa vengeance, au dénoùment, disparaît en partie dans le trouble de ce mouvement populaire au milieu duquel elle égorge ses enfants,
autant pour les soustraire aux glaives des Corinthiens que pour percer en eux le cœur de son perfide
époux.
Chose étrange ? une imitation véritable de la Médée
d'Euripide, la première de toutes, en mérite comme en
date, serait encore aujourd'hui, après tant d'essais , une
nouveauté. Toutefois je ne donnerais pas le conseil de
l'essayer ; et il est peu probable d'ailleurs que personne
1. Voyez ses Œuvres plus d'une fois réimprimées, à Florence, de 1844 à 18d2. Nous avons déjà renvoyé, précédemment, au Discours
sur la tragédie grecque, aux traductions des Sept Chefs et de VAgamemnon, à l'imitaiion de VŒdipe à Colorie^ que contient, aussi bien quelaifedé'e, le premier volume
MÉDÉE
en fût tenté. Telles n'ont pas été, et sans doute ne pouvaient pas être, plus que de leurs devancières, les Médées nouvelles qui se sont produites chez nous dans ces dernières années; celle de M. Hippolyte Lucas, représentée à rOdéon, en 1855; celle de M. Ernest Legouvé, à laquelle la scène française a manqué, mais qui, rendue pu-
blique par l'impression dès 1854, portée, en 1856, par
un habile traducteur, poëte très-distingué lui-même', par
une tragédienne admirable», sur la scène italienne, a
charmé dans pliisieurs éditions rapidement enlevées, dans des représentations nombreuses, lecteurs et spectateurs,
et semble, fortune nouvelle pour ce terrible sujet si difficile à nous faire accepter, avoir pris , d'une manière durable, possession du théâtre.
C'est qu'aux traditions de la tragédie antique l'auteur a mêlé avec art, et dans la juste mesure^ les amendements
les plus heureux delà tragédie moderne: c'est qu'animant
de son inspiration propre ce composé habile, entrant avec
âme dans les passions complexes de son personnage et
leur prêtant un langage simple, vrai, d'un accent, d'un mouvement pathétique, il a su intéresser aux pieux, aux tendres, aux déchirants souvenirs de la fille, de l'amante
aux douleurs et aux colères de l'épouse, aux angoisses de la mère, et du tumulte de ses sentiments violentés, pour ainsi dire, par la fatalité des situations, faire sortir tout
à coup, à î'improviste, sans laisser an spectateur entraîné, étonné, le loisir de se reconnaître, l'affreux dé-
noûment.
Ce grand rôle de Médée remplit la pièce entière ; il n 'y est cependant pas seul : au second plan attirent encore le regard, brillent d'un doux éclat, les grâces touchantes, le
caractère aimable de la fille de Gréon, de cette Creuse,
négligée par Euripide, par Sénèque, et à laquelle leurJ successeurs n'avaient donné jusqu'ici qu'un rôle bien insignifiant ou bien fade.