Lucain, Pharsal. lY
ne se fera pas longtemps attendre. C'est là, si je ne m'a-
buso, une très-originale et très-belle introduction.
La tragédie, ainsi amenée, offre encore d'autres scènes,
où sont rapprochés dramatiquement ces deux personnages. Dans une*, auprès de Médée, tenant déjà le poignard dont elle veut frapper une rivale , accourt Creuse
qui vient la protéger contre la fureur populaire. Alors,
vaincue par sa générosité, la fière Médée tombe à ses
pieds, et lui redemande l'époux qu'elle lui ravit, par une
prière attendrissante, qui, chez la jeune fiancée de Jason, peut émouvoir la pitié , mais non prévaloir sur l'amour. Dans une troisième scène ^, où Médée doit choisir celux de ses enfants qu'il lui sera permis d'emmener, et leur renvoie à eux-mêmes ce choix impossible à l'affection maternelle, ils nous sont montrés hésitant entre Creuse,
dont la douceur les a gagnés et les retient, et leur mère
qui les rappelle. Ils ne sont pas longtemps sourds à sa
voix gémissante ; mais il a fallu que Creuse elle-même
les poussât dans ses bras, mais ils ont pleuré de quitter
Creuse ; les voilà déjà les enfants de celle dont leur père va être l'époux. L'infortunée le comprend, et de son désespoir naît l'affreuse pensée qui va désormais l'obséder, contre laquelle lutteront vainement et son cœur et sa main.
Cet abandon de Médée par ses propres enfants, dont
M. Lcgouvé, après Grillparzer, a fait l'un des ressorts
principaux de sa tragédie, il s'est gardé de le présenter
comme trop complet et trop constant : c'est, chez lui,
dans ces jeunes âmes, aux impressions mobiles, facilement
lassées par le malheur et la tristesse, naturellement attirées vers la fortune prospère et souriante, l'effet d'une
surprise passagère, qui permet un prompt retour aux
sentiments naturels de l'affection filiale. En outre, cette révolutions morale est devenue admissible par l'habileté de ses préparations. Il Ta fait prévoir de loin, il la fai
1 Acte II, se. 6, 2. Acte III, se. 5.
annoncer parMédée elle-même. Quand, dans les premières scènes*, ses enfants l'embrassent toute pleurante, et qu'elle s'écrie, en vers pleins de charme, que tout le monde a retenus :
Ah ! chers consolateurs !
Ils comprennent qu'un dieu créa dans nos misères
Les baisers des enfants pour les larmes des mères ' !
il lui vient alors à l'esprit que cette douce consolation pourra un jour lui manquer :
Hélas!.... ce dernier bien, leurs baisers, leur tendresse. Je les perdrai peut-être!...
Ma douleur Les lassera ! L'enfant a besoin de bonheur, De joie.... il n'est pas fait pour vivre dans les larmes....
Souvent je leur fais peur même en les embrassant
Plus loin', c'est un ami de Médée, qui remarque douloureusement comment, parmi les caresses, les flatteuses promesses de Creuse, son souvenir s'efface par degrés de la mémoire de ses enfants :
La fleur se tourne vers le jour.
L'enfant vers le bonheur !
On s'attend à la cruelle découverte qui va bientôt achever
de désespérer, d'égarer le cœur de Médée.
Les plus beaux sujets ont leurs inconvénients. C'en est
un grave dans celui-ci, comme dans d'autres sujets ana-