CHAPITRE SIXIÈME
Alcenie.
On a dit que Socrate, en ramenant la philosophie des
spéculations de la métaphysique aux applications de la morale, l'avait fait descendre sur la terre. Ne pourrait-on pas dire d'Euripide qu'il a, dans le même temps, achevé pour la tragédie une révolution semblable, en dégageant des voiles mythologiques, qui l'enveloppaient, l'expression vivante de l'humanité ? Cette vérité de nature, qui nou". a paru se produire en traits si naïfs et si animés, au sein
des fables de son Iphigénie m Aiilide, de son Hippolijte, de
sa Mcdée^ nous paraîtra peut-être plus frappante encore
dans le sujet encore plus merveilleux dont il a emprunté
son Alcesle.
La femme d'Admète, qui meurt en sa place et, le sacrifice accompli, est arrachée par Hercule du séjour infernal et rendue à son époux, voilà ce que le poète a trouvé dans la tradition religieuse^ La peinture désaffections domestiques les plus tendres, les plus vives, voilà ce qu'il a tiré de ce fond fabuleux. Rien de plus étrange que l'évé-
1. Plat., Sympos.; Appollod., Bill, I, ix, 15; II, vi, 2; Hyg., Fab.
Li. Cf. Palaeptiat., de Incred. hist. xli. Citons, comme un argument et
aussi un éloge indirect de la tragédie d'Euripide, le passage de Platon. Voici en quels termes l'a remlu Racine dans sa traduction du Bau' quel :
« .... Non-seulement des hommes, mais des femmes même ont donné leur vie pour sauver ce qu'elles aimaient. La Grèce parlera éternellement d'Alceste, fille de l'élias; elh donna sa vie .ourson époux qu'elle aimajt, et il ne se trou va qu'elle qui osât mourir pour lui quoiqu'il eût son père et sa mère. L'a iiojrd'i l'amante surpassa de si loin leur amitié, qu'elle les déclara, pour ainsi oire, des étrangers, à l'égard de leur fils; il semblait qu'ils ne lui fussent proches que 'de nom. Aussi, quoiqu'il se soit l'ail d^ns le monile un grand nombre de belles actions, celle d'Alceste a paru si bel o aux dieux et aux hommes,
nement du drame ; rien de plus naturel que les sentiments
et le langage. L'action prête aux mœurs de la dignité et de l'éclat, et en reçoit à son tour de la vraisemblance. Mélange heureux, qui en ravissant l'imagination vers ces temps antiques, dans lesquels on se figure que les hommes avaient commerce avec les dieux, charme le cœur par l'image toujours contemporaine de la passion !
Avant de nous introduire dans la partie pathétique de
son sujet, le poëte nous en développe la partie merveilleuse par une scène d'une invention originale, d'un effet piquant, où l'on ne peut guère reprendre que quelquesuns de ces vers de prologue, si souvent et si justement reprochés à ses expositions*.
Nous voyons sortir de la maison d'Admète Apollon, qui autrefois, dans le temps de son exil sur la terre, y atrouvé un asile, qui depuis en est devenu comme l'hôte et l'ami. Il se retire pour ne point être témoin du trépas d'Alceste dont le dernier moment approche. Nous savons
déjà par un passage de VHippolyte^ que les dieux du ciel ne pouvaient, sans une sorte de profanation, assister à ces spectacles funèbres.
Sur le seuil du palais, Apollon rencontre le Génie de la
mort' qui vient chercher Alceste et d'abord la consacrer aux puissances infernales en coupant, avec le glaive dont
qu'elle a mérité une récompense qui n'a été accordée qu'à un ive<petit nombre da personnes. Les dieux, charmés de son courage, l'ont rappelée à la vie; tant il est vrai qu'un amour noble et généreux se
fait estimer des dieux mêmes ... »
1. il s'y trouve des traits faaiiliers qui l'ont fait quelquefois traiter Lieu sévèrement. Métastase, dans ses Observations, va jusqu'à 1 "appeler Une scène comique. M. E. Roux, du MerreVleux dans la tragédie
(jrecque, 1846, p. 1^3, cf. 87, n'en parle pas beaucoup plus favorable meni.