Bossuet, Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans
5. On a vu plus haut, p 68, que dans {'Uippolgie, v. 14'n, Thésée disait de même a son fils expirant : « Ne m'abandonne point encore; lais quelque effort, mon enfant. •
PI
Ml
Alcesté ne partage point ces illusions de la douleur en délire. Une dernière pensée dont le poëte dans cette
scène et dans les précéd ntes Ta plus d'une fois montrée préoccupée, une pensée qui survit à toutes les autres au cœur d'une mère, la soutient encore et seule retarde l'instant fatal. Recueillant ses forces épuisées, rappelant ses esprits qui s'égarent , elle adresse à Adraète cette prière d*une expression véritablement ravissante :
« Admète, vous voyez où j'en suis ; laissez-moi vous dire,
avant que je nieure, ce que je souhaite. Par mon dévouement,
par le sacrifice de ma vie, je vous conserve cette lumière du jour; je meurs pour vous; et cependant je pouvais ne pas mourir; je pouvais me choisir un autre époux parmi lesThessaliens, et continuer d'habiter en reine dans cette riche maison.
Je n'ai pas voulu vivre, séparée de vous, chargée, après la mort de leur père, de vos tristes entants. Je ne me suis point laissé toucher par ces dons de la jeunesse, que je possédais, dont je devais jouir. Celui qui vous a engendré, celle qui vous a m;s
au monde, vous ont abandonné, lorsque, au terme de la vie, il leur convenait sans doute de mourir, et, par un généreux abandon, de sauver leur enfant, leur unique enfant, un fils qu'ils n'avaient pas Tespérance de remplacer. Et j'eusse vécu, et vous-même eussiez achevé les jours qui vous étaient réservés, sans vous voir réduit à pleurer la solitude du veuvage, à élever des orphelins. Un dieu a voulu qu'il en fut ainsi: soumettonsnous : seulement, en retour de ce que je fais, accordj-z-moi une grâce, non pas égale; qui pourrait valoir la vie? mais juste, vous en conviendrez, si, comme vous le devez, vous chérissez ces enfants d'un amour égal au mien. Souffrez qu'ils demeurent toujours les maîtres dans ma ma son: ne leur donnez point une autre mère, qui ne me vaudrait point peut-être, et
dont la haine s'appesantirait sur ceux qui sont à vous non
moins qu'à moi. Oh! ne le faites pas, je vous en supplie. Une marâtre est, pour les enfants d'une première épouse, un ennemi, qui ne pardonne pas plus que la vipère. Au moins mon fils a-t-il, dans son père, un asile, un rempart; il peut lui
parler, il peut l'entendre. Mais toi, ma fille, comment te con • server pure et honorée, si, pour ton malheur, ton père se donne une telle compagne? Peut-être t'oppriniant du poids d'une injurieuse renommée, elle flétrirait, dans la fleur de ta jeunesse, l'espoir de ton hymen. Car ce n'est point ta mère qui doit le présenter à un époux; ce n'est pas elle qui sera pn's de loi, lors des douleurs de l'enfantement, pour te soutenir de
ALCESTE
sa présence, ô ma fille, en ce moment, où rien n'estsi douxqu'une nère. Voilà qu'il me faut mourir: et quand? non pas demain; rnn pas le jour d'après; mais sur Pheure : un instant encore, etPonme comptera parmi ceux qui ne sont plus. Adieu! vivez heureux! vantez-vous d'avoir eu. ô mon époux, la meilleure des femmes, et vous, mes enfants, la meilleure des mères *. »
J'ai traduit, à peu près Kltricxleraent, pour le citer, ce morceau célèbre. La paraphrase de Brumoy , Timitation de La Harpe, en conservent, il est vrai, assez
fidèlement le mouvement et les idées ; mais, par leurs
qualités mêmes, par l'élégance et la pompe du style,
elles en altèrent quelque peu l'exquise simplicité. Ce
n'est pas assez, pour rendre Euripide, d'être simple à la manière du théâtre, il faut tâcher de l'être comme la
nature.
11 n'y a certainement nulle recherche dans ce début de Brumoy :
« Vous voyez, chère Admète, à quel état votre épouse est réduite. Approchez, et recevez de sa bouche les dernières paroles qu'elle vous réservait avant Je trépas. »
Il n'y en a pas davantage dans ces premiers vers de La
Harpe :
^ Cher Admète, je touche à mon heure suprême,
Voyez ce que j'ai fait pour un époux que j'aime.
Mais n'y sent-on pas cependant une sorte d'apprêt oratoire, un tour de harangue et d'exorde, que n'ont pas les
paroles de l'Alceste grecque :
« Admète, vous voyez où j'en suis : laissez-moi vous dire, vant que je meure, ce que je souhaite. »
On pourrait continuer ce parallèle, et partout on trouve.-ait, sou* la dignité d'un langage emprunté par les deux traducteurs au souvenir de la scène moderne, une
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ALCESTE
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expression familière, qui descend parfois jusqu|à l'allu-
sion proverbiale ; comme lorsque Euripide fait dire à son
héroïne quuiie marâtre est, pour les enfants d'une première épouse, un enneini qui iie pardonne pas plus que la vipère; ou encore, dans un passage que j'ai omis, parce qu'il ne pouvait se passer d'une explication, qu il lui faut mourir^ non pas demain, non pas le troisième jour du mois; rappelant sans doute par là le délai que l'indulgence de la loi ou l'humanité des créanciers accordait,
chez les Grecs, aux débiteurs. Car c'est ainsi que tous les
interprètes* entendent des mots, obscurs pour nous, et
que d'après eux, La Harpe a rendus élégamment dans ces
vers :
Il faut nous séparer : la mort, qui me menace, N'admet point de délai, n'accorde point de grâce.
On peut appliquer à de tels passages cette observation d'Aristote^ qu'Euripide a le premier connu et
enseigné le secret de cacher l'art dans la poésie, de la ramener au naturel par un mélange habile d'expressions empruntées au langage usuel : artifice savant qu'il ne faut pas confondre avec l'usage plus spontané de cette familiarité noble, commune à tous les tragiques grecs.
A cette vérité, de quelque manière qu'elle soit obtenue, répond celle des sentiments pris dans la nature la plus générale. Quoi de moins rare que ce qu'on voit ici? Une jeune femme mourante , avec le regret de la vie et des joies domestiques, avec une jalouse sollicitude pour les
enfants qu'elle laisse orphelins? C'est de la tragédie de
tous les jours et de toutes les familles. Mais précisément pour cela, il n'est point de cœur qui n'en soit ému, et
1 Sauf toutefois le dernier traducteur d'Euripide, M. Artaud, auquel il paraît plus probable qu'il y avait h'i uoe « allusion à l'usage établi, dans les condamnations capitales, de laisseï au condamné un délai de tToi<i jours pour l'éxecution de la sentence. »
lorsque, au milieu de ces aimables et touchantes faiblesses
de l'humanité, nous voyons se développer l'héroïsme du
dévouement, du sacrifice, ce spectacle, tout sublime qu'il
est, nous semble vraisemblable ; il ne peut trouver, chez personne, ni incrédulité, ni froideur.
Encore une remarque et qui confirme ce que je viens de dire. Alceste, comme les héros romanesques du théâtre, ne prend point le soin hypocrite de cacher tout ce que lui coijte sa résolution et combien elle l'élève à ses propres yeux. Elle se pare de sa vertu, aux yeux de son
époux et de ses enfants, avec une sorte d'orgueil qui est
dans la nature, et qui, loin de nuire à l'effet du tableau,
l'achève et le complète par un dernier trait de vérité
naïve.
La scène se soutient jusqu'au bout aussi vraie, aussi attendrissante; après qu'Admète, avec les plus vifs transports de reconnaissance, d'amour, de regret, a prononcé la promesse qui lui est demandée», elle se termine par ce dialogue oii se précinitent» d'un mouvement plus rapide
1. Nouveau rapport avec VHippolyte^ v. 852 sqq., où, comme on Ta
VU plus r.aut, p. 57, Ihésée suppose que des tablettes qu'il retire des
mains glacées de sa femoae contiennent une pareille demande, et se hâte, par avance, d'y souscrire.
C'est dans cette scène aussi, v. 370 sqq., que se trouve ce passage précédemment cité, p. 33, à l'occasion d'un passage analogue de VIphigénie en Aulide, v. 1200 sqq.: « Si j'avais la langue, la lyre d'Orphée, et que je pusse, fléchissant la fille de Cérès ou son époux, te ramener des enfers, j'y descendrais. Ni le chien de Pluton, ni Charon, le conducteur des âmes, ne pourraient m'erapêclier de te rendre à la
lumière. » . j . ,
11 semble que M. Legouvé qui, dans sa Médee, a introduit quelque
cho^e de YUippolifte (voyez plus haut, p. 51), se soit souvenu de Ul-
<este, aussi bien que du 1V« livre des Gèorgiques, lorsqu'il a fait dire à Orphée, acte III, scène l , en vers charmants:
Et si la mort venait ravir celle que j'aime....
Tu mourrais! — Non! j'irais affronierla mort même'
Oui! sans guide, sans arme, une lyre à la main. J'irais du Phlégéthon tenter le noir chemin! La douleur dotine à l'âme une foroe divine! Et parmi les sanglots sortis de ma poitrine, Ma bouche exhalerait de tels vers, et mes chants La redemanderaient en accords si louchants. Que Pluton même aurait pitié de mon sopplice, El les enfers émus me rendraient Eurydice 1
ALCESTE
et plus tumultueux , tous les senlimenls qui Tont remplie :
ALCESTE
0 mes enfants, vous Tavez entendu; votre père promet de ne point vous donner une marâtre, de ne point profaner ma couche.
ADMÈTE
Je le promets encore, et je tiendrai ma promesse.
ALCESTE
Reçois donc de ma main ces enfants.
ADMÈTE
Don chéri d'une chère main î
ALCESTE
Prends ma place, sers-leur de mère.
ADMÈTE
Nécessité cruelle, puisqu'ils ne t'auront plus !
ALCESTE
Je voudrais vivre pour vous, ù mes enfants, et je meurs!
ADMÈTE
Malheureux! que deviendrai-je sans toi?
ALCESTE
Le temps adoucira ta peine. Ce n'est plus rien qu'un mort.
ADMÈTE
Emmène-moi, au nom des dieux, emmène-moi aux enfers
ALCESTE
Cest assez de moi, qui meurs pour le sauver.
ADMÈTE
0 Destin, quelle épouse tu me ravis!
ALCESTE
Mes yeux se couvrent d'un nuage et déjà s'appesantissent.
ADMÈTE
Je péris, si tu me quittes, ô femme !
ALCESTE
Je ne suis plus; ne me compte plus au nombre des vivants.
ADMÈTE
Relève ta tête; ne quitte pas les enfants.
ALCESTE
Que ne puis-je! mais adieu, mes enfants, adieul
ADMÈTE
Regarde-les ! regarde-les !
ALCESTE
C'est fait de moi.
ADMÈTE
Quoi ! lu nous abandonnes?
Adieu!
ALCESTE
ADMETE.
Je suis perdu, infortuné!
LE CHŒLR.
Elle a cessé de vivre; Admète n'a plus d'épouse*.
Ici, dans le mètre lyrique, qui reparaît, éclate en accents decliirants la douleur du fils d'Alceste; on peut
ajouter et de sa fille, car cet enfant qui n'a pas encore
de VOIX pour se plaindre, trouve un interprète dans son trere, moins jeune et plus instruit de son malheur
Le chœur exhorte Admète à la constance, et cet époux désole, imposant silence à ses regrets, ordonne en roi les cérémonies des funérailles, et commande aux Thessaliens ses sujets un deuil universel. Ce deuil commence aussitôt
pai des chants ou est magnifiquement célébré Théroïque
dévouement d'Alceste. ^iciuique
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plupart des tùgedies grecques, cette étonnante fécondité
EORIPIDE. 1. — 14.
d'imagination qui trouve pour l'expression d'une situation
toujours la même, d'uu sentiment unique, des formes si variées. La lyre du poëte antique a peu de cordes, mais
que d'accords sa maiu sait en tirer !
Une tragédie, qui, dès le début, atteint à ce degré de
pathétique, ne peut guère s'y maintenir; il lui faut ou déchoir ou changer de ton, comme lait celle-ci, qui, commencée au milieu des larmes, s'achève par de la joie et presque de la gaieté. Ce mélange d'impressions contraires, réprouvé sur notre scène, applaudi sur d'autres, et aujourd'hui l'un des sujets favoris de la controverse littéraire, n'est pas, comme l'on voit, si entièrement moderne qu'on le croit communément. Sa première introduction dans l'art tragique remonte au moins à Euripide, et, quoi qu'il en faille penser, c'est certainement une des singularités les plus piquantes que puisse offrir l'étude de son
théâtre.
On en a fait, je le sais bien, contre la tragédie à'Alcestc, un sujet de reproche, même chez les anciens. Aristute la condamne implicitement au chapitre de sa Poétique ' dans lequel il refuse d'admettre comme des fables tragiques
celles où le changement a lieu du malheur au bonheur. Un scoliaste, dont l'argument se lit en tête du texte grec de cette pièce ^, la renvoie presque au drame satyriquc et à la comédie, à cause de sa termination heureuse. Mais je ne puis, pour mon compte, bien qi.e je sache (j'ai eu occasion de le dire ailleurs') que VAlcesk a été donnée en
place de drame satyrique à la fin d'une tétralogie, lui refuser, avec ce scoliaste et les critiques assez nombr.'ux qui l'ont suivi, le caractère tragique, le titre de tragédie.
Ce qui constitue la tragédie, c'est, à ce qu'il me semble,
la nature des sentiments qui y dominent, et non celle du dénoùment, qui peut, de l'aveu d'Aristote, et du bon sens, tourner selon le dessein du poëte, et le besoin du sujet,
1. Po'H. Xlfî. Voyez, à ce sujet, M.irmontel. Éléments de littéralure,
an. Catastrophe.
2. Ëùiliou lie Boissonade, t. II, p. 156; cf. Notnl., ibid.y p. 345.