‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 449 sur 893 · V.927 SM · texte numérisé non relu

V.927 SM

rait-ellc pas sans cesse au sentiment de son malheur? Et,

en effet, quand il la regarde , il croit lui trouver quelque

ressemblance avec sa chère Alceste. Il conjure qu'on l'é-

loigne, (|u'on lui épargne un aspect qui le tue. Hercule change d'entretien , et, tantôt regrettant de ne pouvoir

lui rendre ce qu'il a perdu, tantôt blâmant l'excès de sa douleur et combattant ses projets d'éternel veuvage , il cherche à le préparer au bonheur inespéré qui l'attend. Puis il revient à sa première demande et, à force d'imporlunités, arrache le consentement si longtemps refusé. Mais ce n'est pas assez qu'Admète accueille cette captive, il faut qu'il l'introduise lui-même , qu'il lui présente la

main. Il résiste , puis se rend encore, et Hercule, enlevant le voile, lui fait reconnaître, dans cette femme dont il détourne les yeux avec une sorte d'horreur, Alceste ravie au trépas. Admètc doute , interroge avec anxiété ; il s'assure par ses regards , par ses caresses que c'est bien Alceste qui lui est rendue '. Mais pourquoi donc gardet-elle le silence? C'est, répond Hercule, qu'elle appartient encore aux divinités infernales, et que trois jours doivent s'écouler avant que la consécration qui l'a dévouée à leur empire soit effacée. Cette invention me

semble très-heureuse, non pas, comme le prétend W. Schlegel , assez subtilement, parce que le poète respecte ainsi le voile qui cache aux vivants le séjour des morts, sorte de réserve pieuse qu'Euripide n'eut jamais, bien au contraire ; mais parce qu'il nous reporte par là , de la joie de son dénoûment, aux émotions terribles et touchantes qui ont précédé, et nous retient pour un moment encore dans la tragédie. Nous sommes à ce spectacle, on me pardonnera de revenir sur cette comparai -

1. Un commentateur angais rapproche cette situation de celle qui termine le Cor!te d'hiver de Shakspeare (acte V, se. 8). Cette image, par degrés animée, dans laquelle le roi de Sicile finit par reconnaître

une épouse autrefois condamnée par lui, quoique innocente, et dont depuis longtemps il pleurait la perte, n'est pas, en effet, sans analogie avec la femme voilée dnns laquelle Admète retrouve, avec tant de surprise et de joie, son Alceste perdue.

son*, comme le voyageur que Delille a peint égaré dans les catacombes, et qui, après avoir retrouvé le fil qu*il

avait perdu, s'y arrête avec quelque charme : A Tabri du danger, son âme encor tremblante

Veut jouir de ces lieux et de son épouvante; A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur*.

Telle est cette tragédie singulière, l'une des plus pathétiques du théâtre grec assurément, et qui toutefois, par la peinture satirique des vieux parents d'Admètc, par les traits familiers dont est marqué en grande partie le

rôle d'Hercule, par la nature non pas seulement heureuse, mais presque enjouée du dénoûment, s'approche,

plus qu'aucune autre du même théâtre , des limites de la

comédie. J'ai dé à dit', mais il convient de le répéter ici,

qu'on l'avait quelquefois, à raison de ce caractère, chez les anciens et chez les modernes * , assimilée au drame satyrique, et qu'en effet , dans l'ensemble de pièces dont elle faisait partie, elle remplaçait cette conclusion ordinaire des tétralogies.

C'est pour ne l'avoir point considérée sous ce point de

vue, que plusieurs critiques, traitant de fautes ses étrange tés, en ont parlé avec si peu d'estime. Un historien de

la littérature grecque ^ a été jusqu'à dire quon la regarde,

malgré ses beautés de détail, comme vne des plus faib'es

productions d'Euripide. Je proposerais de meltre, par amendement, que c'est, malgré quelques défauts, un de ses chefs-d'œuvre.

Ce chef-d'œuvre est comme isolé dans l'histoire de

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