Acte IV, se. IV
2 Voyez acte IV, se. i, il. Dans la première de ces deux scènes se trouvent des vers imités quelques années après par Voltaire, dans son
OEdi))e :
Ah ! que le sort des rois est digne de pitié ! Tandis qu'ils sont heureux, ils ont votre amitié ;
Mais le moindre revers écarie votre foule,
Et, comme leur bonheur, votre amitié s'écoule.
ALCESTE
plate que , vingt-quatre ans après , composa sur ce beau sujet, chose étrange ! l'auteur ingénieux des Dehors trompeurs , Boissy. Un grand prêtre y provoque par de faux
oracles Admète ot Alceste à se dévouer, l'un pour le salut de son peuple, l'autre pour la vie de son époux; et
pourquoi ces fraudes impies et scélérates, avouées dans
'l'abandon d'une confidence intime avec une étrange impudeur? C'est que ce grand prêtre, frère aîné d'Admète, mais relégué par la volonté de leur père, malgré le droit de sa naissance, dans les honneurs du sacerdoce, veut à tout prix se replacer au rang dont on l'a exclu. Heureusement Hercule, amant d'Alceste et ami d'Admète, arrive à temps pour les sauver du traître qui se fait justice
en s'immolant. Voilà ce qu'après Racine, après Voltaire,
qui assez récemment, en 17 18, avait donné son Œdipe,
Boissy osa faire de la charmante fable d'Alceste et du
beau drame d'Euripide. Un tel mépris do la tradition an.-
tique, des exemples grecs et on même temps du bon sens et du goût, a vraiment de quoi confondre. Ce qui ne confond pas moins, c'est de voir sous quel style misérable ne craignaient pas de se produire, à une époque pourtant de culture littéraire si avancée, ces misérables inventions. Boissy, du reste , en porta la juste peine. Sa pièce, jouée le 25 janvier 1727, avait été défendue
après la seconde représentation , sans doute à cause du
rôle odieux qu'y remplissait uq grand prêtre et des allusions qu'il pouvait fournir à la malignité du public. Reproduite avec changements dans le mois de novembre de la même année, elle dut être retirée par l'auteur, également après la seconde représentation. Elle s'appela d'abord Admète, puis La mort d'Alceste, et c'est sous le troisième titre d'Admète et Alceste qu'elle est restée à jamais consignée dans le recueil très-peu visité des œuvres de Boissy.
Les nombreuses pièces de théâtre par lesquelles le fler-
nier et faible héritier des Goypel se consola des disgrâces de son pinceau, étant restées inédites, nous ne pouvons
savoir si son Alceste, représentée en 1739 au collégoMa-
zarin, se rapprochait, comme cela eût convenu sur une scène savante, de la vérité antique, ou, comme il est plus vraisemblable, des affectations académiques qui la faussent dans ses tableaux, dans ceux de son père et de son
aïeul.
Dans le recueil bien futile des pièces de Saint-Foix se
trouve un petit acte en prose, intitulé Alceste, et représenté sur le Théâtre-Italien en 1752, à l'occasion de la convalescence du Dauphin. Le dévouement conjugal qui avait retenu la Dauphine près de son époux attaqué d'une maladie contagieuse, y était célébré par une allégorie d'un choix heureux, mais d'une exécution faible, où l'on ne peut guère louer que ce qu'y applaudit le public, l'intention.
Une lettre de Ducis, publiée il y a quelques années*,
nous fait connaître qu'il s'occupait en 1773 d'un Admète et Alceste et que, prenant sur lui l'avance, Dorât se hâtait de s'inscrire pour lire aux comédiens une tragédie du même titre commencée d'ailleurs et même en partie imprimée depuis quelques années*. Nous aurons à dire, un peu plus loin, ce que devint l'œuvre de Ducis. Quant à celle de Dorât, compromise témérairement dans une concurrence inégale, elle n'arriva pas à être représentée; elle dut se
contenter, pour tout théâtre, d'un de ces élégants volumes
où l'auteur ensevelissait somptueusement ses trop nombreuses et trop faciles productions.
C'est en 1776 que Gluck ramena, et pour longtemps,
sur notre scène lyrique, le sujet d'Alceste. Écrit en 1762 et 1764 sur les paroles italiennes de Galzabigi, et d'abord exécuté non pas en Italie, mais seulement en Allemagne, son opéra y avait excité un grand , un durable enthousiasme, et sans doute suscité l'Alceste allemande que donnèrent en 1773, sur le théâtre de Weimar, également
avec un grand succès, mais non sans réclamation con-
î. Voyez Revue de Paris, 18 mai 1844, n» 7, p. 83. 2. Amilka, ou Pierre le Grand, tragédie.... suivie d'un extrait de la tragédie d'Alceste; Paris, 1767.
ALCESTE
tre le caractère trop moderne des paroles*, le célèbre poëte Wieland, l'habile compositeur Schvveitzer. Chez nous, la musique de Gluck, bien que fort admirée, ne put triompher entièrement des vices d'un livret, à la coupe régulière sans doute, mais sec, mais monotone \
plus triste que touchant, et que le style du traducteur de
Galzabigi, DuroUetS n'avait certainement pas contribué à
réchauffer.
On voit dans les recueils du temps que le dénoûment de cet opéra, mis en action selon les lois et les habitudes du genre, fut plus d'une fois changé et toujours sans succès. D'abord, c'était Apollon qui rappelait Alceste à la vie ; ensuite, ce fut Hercule qui vint, comme autrefois, l'arracher aux divinités infernales; un troisième remaniement, je crois, concilia, tant bien que mal, l'intervention finale, toujours assez mal venue , du dieu et du demi-dieu. Ce n'est pas cette recherche impuissante d'un dénoûment pour lopéra d'Alceste qui a suggéré à Ducis,' comme il serait naturel de le croire, l'idée première de la tragédie qu'il donna, deux ans après, en 17 78, sous le titre d'Œdipe chez Admète. Elle était écrite et reçue, il en faisait des lectures dès 1775*. Mais il dut être encouragé par là à bien augurer d'une conception depuis si généralement et si justement blâmée. On n'avait pas
voulu d'Apollon; on n'avait pas voulu d'Hercule: il pouvait espérer qu'Œdipe, venant se substituer au sacrifice d'Alceste, et mourant à sa place et à celle de son époux, serait mieux reçu". S'il a ainsi raisonné , il s'est bien trompé ; l'intrusion forcée de ce nouveau libérateur dans
1. Voyez le dialogue satiiique publié en 1774 par Gœthe, sous ce titre : Les dieux, les héros et Wieland; voyez aussi ce qu'il dit de cet opuscule au Uvre quinzième de ses Mémoires.
2. Voyez les Fragments d'Observations de J. J. Rousseau sur l'Ai-
ceste italienne de M. le chevalier Gluck.
3. Auteur également des paroles de VIphigénte en Aulide de Gluck. Voyez plus haut, p. 6.
4. Voyez les lelties de Ducis rapportées par M. Campenon, p. 208 et
su i vanter, de ses Essais de m.émoire^ sur la vie y le caractère et les écrits de J. F. Ducis ^ 1844
une action à laquelle il tîLaït complètement étranger, ne contribua en rien à Féclatant succès de l'ouvrage; elle l'aurait bien plutôt compromis. « Que pensez-vous de la tragédie nouvelle? demandait -on à Mme d'Houdetot. — J'en ai vu deux, répondit-elle; j'aime beaucoup l'une
et fort peu l'autre*. » Il était difficile de mieux saisir, de
mieux exprimer ce qui est en effet le défaut capital d'une
production d'ailleurs si remarquable et, par intervalles,
si belle ^, le mélange incohérent de deux sujets qui se nuisent mutuellement, ou plutôt dont l'un nuit à l'autre.
Cette pièce qui plaisait tant à Mme d'Houdetot, c'était celle que, plus tard, Ducis détacha de son œuvre, en lui rendant le nom qu'elle avait porté chez Sophocle, et dont
elle n'était point indigne, le nom d'Œdipe à Colone. Celle qui ne lui plaisait pas, le poêle n'eiitpu aussi facilement
l'isoler, la décorer aussi justement du nom d'un des
chefs-d'œuvre d'Euripide, du nom d'Alceste. En effet, dans ce combat, où sont engagés mal à propos Sophocle et Euripide, le premier a tout l'avantage ; son (Edipe, son Antigone, son Polynice, une fois arrivés sur la scène,
l'envahissent tout entière et laissent bien peu de place à l'Admète, à l'Alceste de l'autre; et ce peu de place, Ducis le réduit encore par ces développements parasites de déclamations morales ou de descriptions, de narrations épisodiques, qu'admettait trop facilement la contexture
lâche et vide de ses plans. Les sujets les plus simples
suffisent aux Grecs, qui s'y renferment sévèrement. Il
n'en est pas toujours de même des modernes, qni vont
chercher aux environs les lieux communs dont se sont abstenus leurs devanciers. Euripide, par exemple, semble avoir évité de se souvenir qu'Alceste était sœur de ces malheureuses filles que les perfides suggestions de Vlédée poussèrent au parricide; il n'a pas troublé les touchantes et pures émotions que devait faire naître sa tragédie, par le terrible et odieux souvenir du meurtre de Pélias.