‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 457 sur 893 · Voyez t. II, p. 208 sqq · texte numérisé non relu

Voyez t. II, p. 208 sqq

ALCESTE

Ducis, au contraire, après Lagrange-Ghancel , et probablement à son exemple, s'est complu à le retracer sous la forme d'un songe, très-inutilement, et, il est juste aussi de le dire, très-énergiquement *. Sans doute, en peignant

1. Je rapporterai ici les deux morceaux de Lagrange-Chancel et de

Ducis. comme complément de ce que j'ai dit plus haut, p. 188 sqq., du terrible sujet traité par Euripide dans ses Péliades. Voici le premier, ou du moins en voici les premiers vers :

Mon père Pélias, je frémis d'y penser,

A mes sens cette nuit s'est venu retracer.

Tel qu'autrefois, chargé de vieillesse et de gloire,

Je le vis des fureurs éprouver la plus noire.

J'ai cru le voir encor dans les bras du sommeil.

Attendant sans effroi le retour du soleil.

Mes sœurs, entre la crainte et l'espoir balancées,

Autour du bain fatal paraissaient empressées;

L'une du feu trop lent ranimait les ardeurs,

L'autre exprimait le suc des herbes et des fleurs; Une lampe, éclairant leur démarche timide.

Conduit jusqu'au vieillard la troupe parricide. Trois lois à cet objet leur courage a Irémi ; Trois fois leur bras levé ne descend qu'à demi.

Il semble que d'un dieu le regard les arrête, Ou que de la Gorgone il leur montre la tête. Chacune à son forfait voulant se dérober. Le coup dtmeure en l'air, et n'ose retomber. Alors, comme autrefois, je n'ai rien vu de suite.

(Acte I,sc. 2.)

Écoutons maintenant Ducis

Dans ce temps de la nuit, où des vapeurs plus sombres

Redoublent le sommeil, épaississent les ombres, Le trépas de mon père (6 ciel ! puis-je y penser?) A mes esprits tremblants s'est venu retracer.

De son pouvoir Médée étalant les merveilles,

De mes crédules sœurs enchantait les oreilles; Et, pour les mieux tromper, leur rappelait £son

Rendu par un prodige à sa jeune saison. Par un prodige égal, déj i chacune espère Remplir d'un sang nouveau les veints de son père. Le bain fatal est prêt, les feux sont allumés; Des rayons de l'espoir leurs yeux sont animés; On s'arme de poignards ; incertaine et timide, Leur main semble un moment prévoir le parricide : Medée exhorte; on marche, on s'avance sans bruit; On rend grâce au silence, aux horreurs de la nuit ; On entre dans la chambre, où de ses traits funèbres

Un jour pâle et mourant éclairait les ténèbres,

Et, déc uvrantà peine un vieillarl endormi. Ne laissa t entrevoir le forfait qu'à demi.

On dirait qu'à l'asptct de l'auguste victime La nature à leurs cœurs a révélé leur crime ? La piété l'emporte, et leurs couteaux pressés S'entre choquent soudain dans son cœur enfoncés t

l'amour mutuel des deux époux, leurs efforts, Tun pour

cacher le secret de sa mort prochaine, l'autre pour faire accepter son sacrifice, leurs combats de générosité, leurs adieux, Ducis, dont le génie était si bien inspiré par les affections domestiques, a rencontré quelques beaux accents de passion * . Il n'a toutefois qu'effleuré un sujet qui, après

lui, restait encore à traiter.

Un tragique illustre, dont le nom est revenu déjà

plus d'une fois *, et reviendra encore dans ces Etudes, Alfieri, en 17 98, Taborda plus franchement, sinon beaucoup plus heureusement. Depuis dix ans déjà il avait

mis fin à ses tragédies, avec le dessein bien arrêté de n'en point accroître le nombre. Il ne s'occupait plus que de suppléer au défaut de son éducation première en apprenant laborieusement, opiniâtrement, le latin, dont il lui était resté bien peu de chose, le grec qu'il n'avait jamais su. Une curiosité naturelle lui fit chercher de prélérence

dans cette littérature grecq>ie, dont raccès lui était si tardivement ouvert, les ouvrages qu'avaient tirés les grands tragiques d'Athènes de ces sujets sur lesquels lui-même

s'était exercé, après tant d'autres, en ne suivant guère que son propre génie. Arrivé, dans le recueil d'Euripide, à VAIc:^ste^ dont il n avait eu jusque-là aucune connaissance, il en fut, lui-même l'a raconté', si ému, si transporté, qu'il ne put se défendre non-seulement de la

Leur parricide zèle, innocemment impie.

En déchirant son sein, croit lui donner la vie.

Sa mort lui montre enfin leur détestable erreur.

Médée, en s'échappant, insulte à leur douleur.

Leurs pleurs, leurs bras tendus couvrent le lit funesto ;

Le crime est consommé, le désespoir leur reste. Ce bain, ce sang, ces cris, ces iioignards odieux, Ce vieillard palpitant est encor sous mes yeux.

(Acte I, se. 3 )

1. On voit dans la lettre dont il a été question plus haut, p. 230, que, lorsqu'il abordait ce sujet, en 1773, une circonstance douloureuse le lui rendait propre. Il venait de perdre une femme tendrement aimée. « J'avais voulu peindre VAlceste grecque, écrit-il; et j'ai eu bientôt mon Aiceste vérilaMe à pleurer. »

2. Voyez t. I, p. 3p'3 S'jq.; p. 346 sq.; II, p. 289 sqq.; 375 sqq.

Page 1