‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 464 sur 893 · CHAPITRE SEPTlÈxME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTlÈxME

Orcste.

L Oresîe d'Euripide, l'un de ses derniers ouvra<^es le dernier qu'il ait donné à Athènes (il fut joué SOul l'àrchonte Lioclès, la quatrième année delà cxn« olympiade en 409 ^\ représente le meurtrier de Glytemnestre, non pas, comme tant d'autres pièces anciennes et modernes au moment de son parricide, mais lorsqu'il l'a déjà commis, dans la situation terrible et douloureuse où l'a

placé, vis-à-vis des hommes et de lui-même, un acte de vengeance si légitime et si criminel.

La même idée avait déjà inspiré, au premier âge de la tragédie grecque, l'imagination d'Eschyle, et y avait produit, tout le monde se le rappelle, le drame célèbre des Euménides. Il est curieux de voir comment, à une époque plus récente, Euripide l'a renouvelée.

Rien de si divers que les deux ouvrages, et cette diversité n'est point accidentelle; c'est le résultat nécessaire des révolutions survenues dans l'art, comme du génie particulier de l'un et de l'autre poëte.

Eschyle, par suite de cette préoccupation religieuse qui était aussi celle de son temps, et qui possédait alors' au théâtre, auteurs et spectateurs, avait exprimé son sujet sous des formes toutes merveilleuses; sous le personnage d'Apollon, le dieu de la jeunesse et de l'énergie passionnée qu'elle inspire, les saints et pressants motifs qui poussèrent le parricide ; sous celui des Furies, les

l.SchoI. Eurip., Orest. v :i65, 763. Cf. Clinton, fasj. hellenic i. 85; Musgrave Chronol scemc; Th. Fiï, Eurip. éd. F Dfdoi' 84 J, t. I, p. VI, chronol fahnl ^ ^^'

justes remords qui suivirent son attentat ; enfin, sous l'image d'une cause portée au tribunal de la sagesse suprême, de Minerve elle-même, et que l'égalité des suffrages y laisse pourtant indécise, l'insoluble question de son innocence.

Lorsque le merveilleux, usé par un long emploi et sans

doute aussi par la curiosité philosophique des esprits, commençait à disparaître de la scène, Euripide ramena

ce même sujet qu'Eschyle avait entouré d'une sorte de

grandeur surnaturelle, à des proportions tout humaines. Cette lutte engagée auparavant, pour le fait d'un mortel,

entre les puissances du ciel et de? enfers, n'eut plus d'autres acteurs que les passions, d'autre théâtre que le cœur du coupable ; les Furies ne parurent plus que dans son imagination troublée. On eut à la place le spectacle plus réel de la conscience, qui, dans un doute pénible, s'absout et s'accuse tour à tour; qui reconnaît avec effroi,

avec désespoir, jusqu'où l'ont égarée de trompeuses

lueurs de justice et de piété; qui, par les tortures auxquelles elle est livrée, rompt l'harmonie des facultés humaines, et détruit, avec la raison et l'intelligence, le corps qui les renferme.

Le remords, voilà l'idée première des deux compositions : mais là elle revêtait l'apparence symbolique des antiques croyances; ici elle s'en dépouille, et paraît sous les traits naturels offerts à l'observation. Le tableau tracé par Eschyle est fantastique, gigantesque, effrayant; celui

d'Euripide, plus près de nous, est d'un inexprimable pathétique.

Ce n'est pas que le mérite de ces productions, marquées de caractères si opposés, se balance exactement.

L'auteur des Eumènides l'emporte incontestablement sur son rival par l'unité du dessein, la force de la conception. L'auteur à'Oreste ne peut opposer à de tels avantages que la boauté, merveilleuse il est vrai, de quelques scènes ; il manque de progression et d'ensemble ; et déjà nous voyons paraître sur son théâtre des défauts que nous n'a-

vions encore qu'entrevus dans des ouvrages plus parfaits,

ORESTE

l'incertitude du but, l'inconstance et la multiplicité des intentions et des effets, l'imprévoyance aventureuse et étourdie de la composition, une verve inégale, qui s'anime ou qui tombe capricieusement et laisse trop souvent à l'émotion et à l'intérêt de ces moments de relâche dont profite, contre le poète et son œuvre, la froide critique.

Quoi qu'on puisse reprocher à la tragédie i'Orfsle pour

la conduite de l'action, le développement des caractères,

le choix de quelques pensées, la recherche de certaines

peintures, ce n'en est pas moins, dans plusieurs parties,

une pièce d'un effet frappant. Ainsi en jugeaient les an ciens, qui, tout en blâmant sans ménagement les imperfections qui la déparent, ont toutefois assez montré, par les fréquentes mentions qu'ils en ont faites*, quelle place elle occupait dans leur souvenir. Elle a pour nous un attrait particulier : c*est d'elle que

nous est venu l'Oreste moderne. Les traits dont l'a peint

Racine, celte jeunesse dévouée au crime et flétrie par le

malheur, cette âme blessée et souffrante, qu'arrachent

par intervalles à sa langueur les emportements de la passion, cette faiblesse, si jose le dire, si énergique et si torcenee, tout cela semble un souvenir de VOresle d'Euripide.

^ Ce dernier est quelque chose de plus ; le poète grec n a pas craint de le représenter malade. La nuit qui suivit son parricide, tandis qu'il veillait près du bûcher de

sa mère pour garder ses ossements et lui dresser une

tombe, au milieu de ces funèbres soins, un mal étrange

s'est tout à coup emparé de son esprit et de son corps.

Ce sont des visions effrayantes, des transports frénétiques

qui l agitent et l'épuisent. Depuis six jours qu'il est en proie à ce supplice, il n'a point pris de nourriture, n'est

I. Arist. Poe^xvr, xxv; Cic, Tusc. IV, 29; Horat., Sat. II, m, 133 sqq. : Ovid., Amor. I, vu, 9, sq ; Juvonal, Sat. XIV, 583 sq.; Lonf,'in., De Subi, xm; Plutarch. , de Superstiiione, lu : d^ rrainimllitat' anim xix; de IHacUis philosoplwrum, III, 12; adversus Coloten. &aii, eic.

point entré dans le bain ; il est resté étendu sur un lit à la porte du palais; c'est là qu'Euripide nous le montre

dans un moment de calme et de sommeil que lui ont

laissé ses souffrances.

Près de lui est sa sœur Electre, qui a pris part au crime et en partage aussi les misères. Tandis qu'il repose, elle repasse en son esprit les malheurs de sa race parvenus à leur comble; car le peuple d'Argos, indigné contre

les meurtriers, leur a interdit l'eau et le l'eu ; nul ne peut les recevoir ni leur parler, et le jour est venu où l'on doit délibérer sur leur supplice. Un seul espoir leur resî:e : Ménélas leur oncle vient d'aborder au port de Nauplie ; on l'attend au palais d'Argos, oii Hélène l'a précédé pendant la nuit*, pour éviter les regards et les insultes du peuple. Tous ces faits de Tavant-scène sont, à la manière d'Euripide, exposés dans un prologue *, né cessairement un peu froid, mais que ranime le tableau touchant qui s'offre aux yeux, et qui a fourni à la statuaire et à la peinture plus d'une heureuse inspiration :

celui de ce malheureux, assoupi sur son lit de douleur,

et de sa sœur, assise à son chevet, et protégeant son

1. V. 57 sq. On a pu voir, t. I, p. 123, 3'2Q sq., comment à Rome, au temps de Cicéron, de Tite Live, d'Horace, la pompe du spectacle étouffa la tragédie; sous quel luxe extravagant d'accessoires dispa raissait alors la simplicité des fables grecques, pour le divertissement d'un public de plus en plus grossier, désormais uniquement sensible au plaisir des yeux Cette perversion de l'intérêt dramati(iiie, pariaquelle finissent tous les théâtres, les Grecs eux-mêmes n'y ont point échappé. Un temps vint où VOrcsie, toujours en crédit, eut besoin

d'èlre soutenu par l'appareil préliminaire de l'entrée d'Hélène dans

Argos, voituranl à sa suite toutes les richesses de Troie, et en plein jour! Un scoliaste nous ie dit dans sa noie sur ce vers 57 auquel, pnr

cette impertinente introduclion, était donné d'avance un complet

démenti.

2. L»^s trois premiers vers de ce prologue fra[tp-rent assez Socrate à

ime répétition de l'ouvrage (voyez t. 1. p. 56) pour qu'il les fît redire. Cicéron, qui raconte cette anecdole, Thsc. IV, 29, donne du pas sage une traduction critiquée par Muret, Var. Lect. VIII, 16: «.... Quum Orestem fabulam doceret Euripides, primos très versus « revocasse dicitur Socrales :

Neque tam terribilis ulla fando oratio est, Nec sors, nec ira cœlitum invecfum malum, Quod non natura humana patiendo ellerat. »

ORESTE

sommeil. G*est toujours ce même génie d'artiste qui s'adresse aux sens en même temps qu'à l'esprit, et, dès le début, s'applique à les captiver à la fois.

Hélène, qui nous a été tout à l'heure annoncée, vient trouver Electre. Après quelques paroles de pitié données au souvenir de Glytemnestre , quelques consolations adressées aux entants d'Agamemnon, elle la prie d'aller,

en son nom, vers le tombeau de sa sœur, pour y déposer

les prémices de ses cheveux et y répandre des libations. Si elle ne s'acquitte pas elle-même de ce devoir religieux, c'est qu'elle n'ose paraître en public, aux yeux de ceux dont les fils sont morts pour elle sous les murs de Troie. Electre se montre, avec raison, blessée de l'étrange demande qui lui est laite, et qui semble un reproche indirect de son parricide ; elle s'en venge par des allusions assez amères aux égarements d'Hélène. La scène se termine par le conseil qu'elle lui donne, et lui fait agréer, de charger de son offrande sa fille Hermione, nourrie par

Glytemnestre, et à qui semble mieux convenir cet office de piété et de reconnaissance.

Ges détails, qui rappellent avec infériorité de belles situations d'Eschyle et de Sophocle*, ne sont certainement pas étrangers à la pièce dont, comme nous le verrons tout à l'heure, ils préparent le dénoûment; mais n'y at-il pas quelque chose de peu conforme à son caractère sombre et touchant, dans cet entretien de deux femmes qui, soMs des dehors obligeants, cachent une intention

blessante et cruelle? Euripide, en cet endroit, comme en

bien d'autres, ne s'est-il pas laissé entraîner, aux dépens

de la terreur et de la pitié, par le penchant qui le portait

à 1 expression satirique des mœurs, à ce qui devait bien tôt, entre les mains de Ménandre, produire la comédie? N'éprouve -t-on pas une surprise désagréable, lorsque, si près du parricide, entre le tombeau de la mère et le lit de douleur du fils, l'imagination remplie de lugubres et tristes images, on entend Electre, restée seule, remarquer,

Page 1