‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 466 sur 893 · V. I'28sq · texte numérisé non relu

V. I'28sq

OHESTE.

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du malheureux Oreste. Rien n'égale, même sur le théâtre

grec, une telle naïveté de mœurs; nous sommes vraiment introduits, comme le dit lurt bien Brumoy, dans une chambre de malade. Mais ce malade est Oreste, le parricide Oreste, et le poëte, avec cette habileté de préparation que nous avons souvent louée chez lui comme chez ses devanciers, ne prodigue ces détails familiers que pour nous faire plus impatiemment désirer le moment

terrible de son réveil. C'est ainsi que ces génies faciles et

flexibles prenaient tous les tons et passaient sans effort

de ce qu'il y a de plus simple, et, le dirai-je ? de plus ordinaire, à l'accent le plus relevé que puisse faire entendre

la muse tragique.

Cette variété, ce mélange pleins de vérité, qui sont un des traits caractéristiques de la tragédie grecque, ne s'y montrent nulle part peut-être sous un jour aussi frappant que dans la scène justement célèbre à laquelle me conduit le cours de mon analyse. Je l'ai traduite en entier; mais je ne me flatte pas d'en avoir pu conserver entièrement le pathétique et surtout le naturel, malgré mon

application et l'aide souvent utile de Brumoy et de Prévost.

Oreste s'éveille et s'écrie :

fl

Toi, qui charmes les sens, qui apaises la souffrance, doux sommeil, que tu m'es venu à propos dans ma détresse! Oubli des maux! dieu bienfaisant! (\ue ion secours a de puissance, qu'il semble désirable aux infortunés!... Mais, où étais-je donc, et comment me trouvé-j^ en ce lieu? je ne sais plus ce que j'ai fait dans mon égarement.

ÉLFXTRE.

Cher Oreste! avec quelle joie je t'ai vu t'assoupir! Veux-tu que je t'aide à te soulever?

ORESTE

Oui, soutiens, soutiens-moi: essuie en même temps, sur mes tristes lèvres, sur mes yeux, cette épaisse écume.

ELECTRE

Oh! c'est un doux office, et la main d'une sœur ne refusera pas ses soins au corps affligé d'un frère.

ORESTE

Approche- moi de ton soin; ces cheveux desséchés et pou-

EUBIPIDE.

ORESTE

dreux, écarte-les de mon front : à peine un faible lour me

luit. ''

Pauvre tête, si échevelée, si défaite, que depuis si longtemps I eau n'a point rafraîchie, comme ton aspect est devenu sauvage !

ORESTE

Remets-moi sur mon lit : quand ce mal, quand cette fureur me quitte, je demeure brisé et sans force.

ELECTRE

Oui, repose sur ton lit : le lit est cher au malade; c'est un

séjour bien triste, mais nécessaire.

ORESTE

Redresse mon corps, relève-moi

ELECTRE

Si tu essayais de poser tes pieds à terre et de faire doucement quelques pas? Changer paraît si boni

ORESTE

Sans doute : c'est l'apparence de la santé, et l'apparence est quelque chose où la réalité manque.

Écoute-moi maintenant, mon frère, tandis que les Furies te

laissent maître de tes sens.

ORESTE

As-tu quelque chose à m'apprendre? Si c'est une nouvelle heureuse, ah ! tu me charmes, et me ranimes. Sinon, j'ai bien

assez de malheurs.

ELECTRE

Ménélas arrive, Ménélas, le frère de ton père. Ses vaisseaux sont déjà dans le port de Nauplie.

ORESTE

Qu'aa-tu dit? Il arrive! O lumière imprévue au milieu de mes maux et des tiens! Un homme de notre sang, comblé des

bienfaits de notre père !

ELECTRE

Il vient, n'en doute pas; et, pour preuve, sache qu'il ramène Hélène des murs de Troie.

ORESTE

S'il eût échappé seul, je le trouverais plus digne d'envie. Revenir avec une telle épouse, c'est revenir chargé d'un funeste fardeau.

ELECTRE

Tyndare a mis au jour des filles d'une bien triste renommée, bien malheureusement célèbres dans la Grèce.

ORESTE

Toi donc, fuis, tu le peux, leurs exemples pervers. Qu'ainsi que tes paroles, ton cœur soit toujours pur!

ELECTRE

Mon frère, ton œil se trouble : tout à l'heure plein de sens, tu passes tout à coup aux transports de la rage *.

ORESTE

Je t'en conjure, ô ma mère, ne lance point contre moi ces femmes aux yeux sanglants, à la tète hérissée de vipères. Les voilà, les voilà, qui bondissent à mes côtés.

ELECTRE

Reste, infortuné, en repos, sur ta couche. Tu ne vois rien de ce que tu crois voir.

ORESTE

0 Phébus, ils me tueront, ces chiens dévorants, ces êtres hideux et farouches, ces prêtresses des morts, ces terribles déesses !

ELECTRE

Je ne te quitte point : je veux t'entourer de mes bras, et contenir ces élans furieux.

ORESTE

Loin de moi, Furie, qui me tiens embras&é, pour me précipiter au Tartare *.

ELECTRE

Malheureuse! quel secours attendre, quand les dieux sont contre nous?

1. V. 243 sqq. Nous avons cité ailleurs, t. II, p. 51, les vers où Juvéna1, Sat. XIV, 283 sq., peint, d'après ce passage, Oreste poursuivi, mèire dans les bras de sa sœur, par le terrible aspect et les flambeaux des Fuiies :

Non unus mentes agitât furor : ille sororis

In manibus vultu Eumenidum terretur et igni....

2. V. 254 sq. Horace s'est souvenu de ces vers dans les argumentations si mêlées d'allusions à la tragédie grecque, d'après la méthode orJinaire des maîtres du P'-.rtique, qu'il prêle, Sut. II, m, 131 sqq.,

à son appicnli stoïcien Dama.^ppe :

« .... tt q land tu fais périr ta femme au moyen d'un lacet, ta mère par le poison, as-tu la tôle bien saine ? Pourquoi pas? diras-tu. Et, eneffet, ce n'est pas à Argos que tu agis ainsi; ce n'est pas le fer que tu emploies contre la vie d'une mère, comme ce fou d'Oreste. Penses-lu,

OnESTE.

Donne-moi Tare*, présent d'Apollon, Tare qu'il me romit

pour repousser ces déesses, si elles venaient m'épouvanter de leur rage insensée.

Crois-tu qu'une main mortelle puisse atteindre des déesses?

ORESTE

Oui, si elles ne se dérobent à mes yeux. Quoi! vous n'enlendez pas, vous ne voyez pas les traits ailés, partis de mon arc infaillible? Eh bien, qu'attendez-vous? prenez votre vol dans les airs, et allez, au lieu de moi, accuser Phébus et ses oracles.

Hélas! pourquoi suis-je donc si épuisé, si halelant? Où m'égaré-je loin de ma couche? Du sein des floîs et de l'onige, je

vois renaître le calme ^ Qu'as-lu, ma sœur? tu pleures; tu

caches ta tète dans tes voiles! Ah! je rougis de t'associer à

mes peines, de te faire partager, pauvre jeune fille, les ennuis

d 1 nomentoù il passa pour n'avoir plus l'esprit à lui, il ne fit rien qui mérite d'être repris; il ne frapi a ni Pylade, ni sa sœur Electre; il se contenta de leur dire à tous deux des injin-es, donn;<nt à l'une le nom de Furie, et à l'autre tous ceux que lui suggérait ^a bile. ..

Non Pyladen ferre violare aususve sororem est

Electram : taiitum m.'ile dicit Mtrique, vocando

Hune Furiam, hune aliud, jussit quod splendida bilis.

1. V. 258 sqq. C'est maintenant le tour d'Ovide de payer son tribut d'homm^-ges à cette belle scène. Cet arc d'Apollon demandé [tar le parricide Oreste pour se défendre conre les Furies était présent à son souvenir, lorsque, dans ses Amours, I, vu, 7 sqq., il s'excusait d'un acte de violence à l'égard de sa matt!esse, mythologiquement, littérairement, selon sa ccutum^, en alléguant, avec cet égarement de 10reste d'Euripide, celui de TAjax de Sophocle :

Quid? non et clypei dominus septemplicis Ajax

Stravit deprensos lata per arva grèges?

Et vindex in maire patris, malus ultor Orestes,

Ausus in arcanas poscere tela deas.

S^lon un des nombreux scoliastes qui ont commenté VOresle, Euripide avait ici , comme il le fit encore dans son //eïènc, suivi Siésicliore. Dans les récits lyriques de ce poëte « epici carminis onera lyrasu^ti- « neiitis.» (Ouiniilian. Inst. orat. X, 1), Oreste recevait d'Apollon u'i

arc pour chasser les Furies. Le scoluisle a tort, je pense, d'en conclure que, dans la scène dEuripide, le comédien chargé du rôle d'Ures'e devait s'aimer réelleniiii d un arc. Autant vaudrait-il prétendre que les Furies lui apparaissaient en léalitf».

2. V. 269. Ce vers fut, selon les scoliastes, Toccasion de la faute de prononciation qui rendit si lidicule facteur Hégélochus. "Voyez t I p. 108. ^ ' *

ORESTE

de ma maladie. Cesse de te consumer ainsi pour des infortunes qui sont les miennes. Si tu as consenti au meurtre d'une mère, c'est moi qui l'ai coniniis. Que dis-je? G est Apollon que je dois

accuser, lui qui, après m'avoir poussé à cet acte impie, m'a consolé de vaines paroles, et puis laissé sanssecours. Mon père même, je n'en doute pas, si j'eusse pu l'interroger en face, et lui demander, faut-il tuer ma mère? mon père eût étendu vers moi des mains suppliantes, et, avec d'instantes prières, il m'eût conjuré de ne point porter le couteau dans le sein qui m'enfanta, puisque, sans lui rendre le jour, je devais par là combler ma misère. Et, maintenant, ma sœur, découvre ton visaire; sors de ces larmes, où tu te plonges, quel que soit notre trisle sort.

Lorsque lu me vois hors de moi-même, c'est à toi de calmer mes

fureurs, de rappeler ma raison qui s'égare : et moi, quand tu

gémis, je dois être là, près de toi, pour te consoler, pour te reprendre tendrement. Un tel échange de soins sied bien à ramitié. Va donc, infortunée, rentre dans le palais, livre au sommeil tes paupières fatiguées d'une longue insomnie, baigne-toi, prends quelque nourriture. Si tu \enais à me manquer, si par une veille trop assidue tu te rendais nuilade à ton tour, ah ! je serais perdu; car je n'ai plus que toi pour me secourir, abandonné, tu ie vois, de tout le reste.

ELECTRE

Non, non. Avec toi je veux mourir, avec toi je veux vivre.

Pour moi, c'est même chose. Eh! si tu meurs, que pourrai-je

faire, que deviendrai-je, faible femme, seule au monde, sans frère, sans père, sans amis? Mais tu le veux; il faut t'obéir. Étends seulement sur ta couche tes membres fatigués; ne te laisse pas trop facilement surprendre à ces terreurs qui t'en arrachent; demeures-y paisiblement. Lorsqu'on n'est pas malade, mais qu'on croit l'être, on ressent tout le trouble, toute la fatigue de la maladie *.

Quelque clairement que s'expliquent à l'esprit de telles beautés, qu'il me soit permis, dans l'intérêt du sujet que

je traite, de les reprendre avec quelque détail. Cette scène, par la nature du sentiment et du langage la conduite du dialogue, la disposition des tableaux, est comme un abrégé du génie tragique des Grecs, et suffirait presque à son étude.

Les premiers vers d'Oreste, lorsque s'éveillant il fait

l'éloge du sommeil ', ont été imites par Ovide' et Sénèque^ et cités par Plutarque*. Ils étaient dignes de ce double hommage pour leur expression, îeur harmonie véritablement ravissantes. Ce que nous y devons surtout

remarquer, c'est le mérite dramatique d'une maxime générale présentée sous la l'orme d'un mouvement passionné. Ce mérite, on le sait, n'est pas toujours celui d'Euripide, qui prodigue trop les sentences, et a, par ce dangereux exemple, autorisé l'intempérance philosophique des tragédies de Sénèque.

Rien de plus conforme à la vérité que Tordre dans lequel se succèdent les pensées d'Oreste. Il s'abandonne d'abord tout entier au sentiment de son bien-être ; puis

il s'étonne en voyant où il est, et en cherchant vainement dans sa mémoire comment il y est venu. Peu à peu, ses souflrances assoupies se réveillent, et en même temps reparaissent les ennuis inquiets, les vœux inconstants de la maladie. Tout cela est d'une vérité bien vive, d'une familiarité bien hardie. Hardie, non pas pour les Grecs,

qui ne rougissaient point de la nature et ne croyaient point que ses faiblesses les plus vulgaires fussent indignes de l'art, mais pour nous, que la politesse et la dignité de nos mœurs sociales ont rendus malheureusement plus délicats. Je m'imagine qu'un héros endormi ou souffrant dont on répare le désordre, dont on soulage la faiblesse, que l'on relève, que l'on couche, que l'on aide à marcher, nous eût paru longtemps un objet fort étrange. Du moins lui eût-on prêté, et peut-être lui prêterait-on encore, des douleurs plus vagues, des plaintes plus générales, un maintien d' malade plus majestueux, l'appareil d'un lit de parade. Brumoy, qui admire beaucoup cette

scène et la loue avec chaleur, ne s'est-il pas avisé d'ennoblir la couche d'Oreste et d'en faire, quoi? un

canapé! Singulier ennoblissement qui me rappelle que,

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