‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 480 sur 893 · LE PHRYGIEN · texte numérisé non relu

LE PHRYGIEN

Tout homme, fût-il esclave, aime à voir la lumière.

ORESTE

Tu dis vrai. Ton bon sens te sauve la vie. Rentre dans le palais*.

Enfin, c'est une conclusion bien peu satisfaisante que

l'apparition merveilleuse d'Apollon, qui vient au secours

du poëte embarrassé, en mettant tous ses personnages d'accord ; qui termine tant de discordes par l'apothéose d'Hélène, et , comme dans la comédie *, par l'union de Pylade et d'Electre, d'Hermione et d'Oreste, par deux mariages de raison.

On éprouve véritablement quelque regret en voyant le poëte gâter à plaisir une œuvre qui promettait d'être si belle. Toutefois cette dernière partie n'est pas sans intérêt pour l'histoire de l'art. Elle témoigne du zèle d'Euripide à chercher des effets nouveaux, une plus grande complication d'événements, un plus vif attrait de curiosité et de surprise, plus de mouvement et d'effet théâtral,

toutes choses dont manquait encore la tragédie, mais qu'elle ne devait recevoir que des modernes.

Les scoliastes^ en assimilant cette pièce à VAlceste, pour ce mélange d'impressions diverses qui les rapprochent l'une et l'autre de la comédie, nous mettent sur la voie d'un jugement plus favorable encore. Si VOreste, en effet, avait appartenu comme YAkesk ' à ce genre mixte

2. C'est l'expression d'un scoliaste dans un des arguments qui précèdent le texte. Voyez VEuripidc d^i Boissonade, l I, p. 94.

3. Voyez, avec leurs Arguments, leurs notes snr les derniers vers 1686 sqq. '

4. Voyez dans Dotie l. I, p. 28 et 31, et dans celui-ci, p. 210 220.

ORESTE

de tragédie, qui , par l'heureux tour du dénoûment et aussi par les touches familières et égayées de la peinture,

pouvait prendre, dans la tétralogie, la place du drame satyrique, il y aurait lieu de traiter moins sévèrement certaines dérogations à la gravité, à la sévérité tragique; ces dérogations toutes volontaires devraient être considérées comme attestant la liberté hardie , la souplesse du génie d'Euripide, son habileté à varier, par une sorte de

compromis entre les genres admis au théâtre, les formes de l'art*.

1. C'est ce que s'applique ingénieusement à montrer M. Hartung, ibid.y t. I, p. 386 sqq, 471 sqq., faisant de VOreste la pièce finale d'une

tétralogie qu'il compose, en outre, de VAntiope^ de Vllypsipyle et des

Phéniciennes,

CHAPITUE HUITIÈME

Andromaqoe.

J ai montré dans quelle tragédie d'Euripide Racine avait trouvé le modèle de son Oreste. Je me trouve naturellement amené à celle des compositions du môme poëtc

où il a pris la première idée des autres personnages

d'Andromaque.

Je dis la première idée, et voudrais pouvoir dire moms

encore. Ce sont, en eft'et, sous des noms antiques, des personnages presque entièrement modernes. Transportés dans un ordre tout autre de mœurs et de sentiments, ils ne pouvaient conserver leur caractère primitif, et devaient nécessairement subir une métamorphose à laquelle nous avons vu que n'ont pas échappé davantage les acteurs de

YHippolyte et de Ylpidgéhie m Àulide.

Racine s'est fait assurément une grande illusion, ou

lâen il a voulu abuser ses lecteurs, quand il a dit dans une

de ses deux préfaces * : « Mes personnages sont si fameux

dans l'antiquité, que, pour peu qu'on la connaisse , on verra foit bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. « On voit, je pense, tout le contraire, et l'analyse de l'i/u/roma^i/r grecque suffit pour le

démontrer.

La scène est mar([uée avec une précision qui n'est

pas inutile à rintelligcncc de la fable. Elle est placée en

Thcssalie, entre la ville de Phthie, où règne Néo-

ptolème, et celle de Pharsale, qu'il laisse gouverner par le vieux Pelée, dans un lieu peu éloigné de l'une

l. Première préface d'Andromaque,

AVDROMAQUE.

et de l'autre, etqui s'appelle Thétidée, soit parce que Thé-

tis l'a autrefois habité avec Pelée, soit à cause d'un temple consacré, près du palais, à la mère d'Achille, à la divinité domestique de la contrée.

Dans ce temple ouvert aux regaids des spectateurs s'est

réfugiée Andromaque , autrefois épouse d'Hector, depuis captive de Néoptolème, et qui, forcée, par l'horrible droit de la guerre reconnu dans ces temps barbares, de céder à la passion brutale de son maître , lui a donné un fils , nommé Molossus. Abandonnée pour Hermione à laquelle ce prince s'est uni, poursuivie en son absence par cette

femme jalouse et cruelle, qui l'accuse de lui ravir le cœur

de son époux et de la frapper de stérilité par des malé£-

ces, elle a caché son enfant dans une retraite ignorée , el

est venue demander un asile à ce temple où le poëte nous

la montre au début de son ouvrage.

C'est d'elle-même que nous apprenons ces détails ; elle nous les expose dans un prologue de formes un peu plus dramatiques que ne le sont communément chez Euripide les morceaux de ce genre, adressés sans trop de façon au public.

Une esclave phrygienne vient annoncer à Andromaque

que Molossus a été découvert, et que Ménélas, le père

d'Hermione, qui partage la haine et sert d'instrument aux

violences de sa fille, est sorti du palais pour s'en emparer.

Elle se charge, malgré les dangers d'une telle démarche, d'aller en toute hâte à Pharsale, avertir Pelée , dont Andromaque a déjà, par plus d'un message, réclamé le secours. C'est là une scène fort ordinaire, et qui semble promettre bien peu. Elle n'est pourtant pas sans beautés. Cette femme obscure que l'esclavar^e a rapprochée de sa

reine, lui donne, comme autrefois, le nom de maîtresse.

Celle-ci, au contraire, l'appelle sa compagne et son amie*. Il y a là un contraste qui frappe d'autant plus , que le poëte, avec la discrétion particulière aux Grecs, s'est moins donné de peine pour le faire ressortir. Il a peint

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