‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 481 sur 893 · Cf. Hecuh., CO sq., Plaut., Captiv:, Il L · texte numérisé non relu

Cf. Hecuh., CO sq., Plaut., Captiv:, Il L

«URIPIDE. I.

ANDROMAQUE

également avec simplicité, avec naturel, sans aucun faste

d'héroïsme, le dévouement de cette pauvre Troyeane, qui

ne perd rien de son prix, pour être mêlé d'un peu de

frayeur, de quelque hésitation.

Ândromaque, restée seule, s'entretient des malheurs de

sa patrie et des siens dans une sorte de chant élégiaque* que Brumoy compare avec raison aux stances de nos anciennes tragédies. Un tel intermède, qui semble une disparate sur notre scène, était mieux placé sur la scène grecque, où la poésie lyrique se montrait si souvent et sous tant de formes diverses.

Les plaintes d'Andromaque sont belles, mais d'un caractère trop général et trop vague. Nous ne pouvons contredire le sentiment des scoliastes anciens, qui n'y voient qu'un morceau du second ordre, et étendent même cette

observation à la pièce entière ^

Elles sont interrompues par l'arrivée du chœur. Des femmes de Phthie , touchées de pitié pour Andromaque , lui apportent des consolations et lui conseillent toutefois, esclave et sans appui, de céder à la fortune et de quitter son asile.

Hermione vient bientôt appuyer ce conseil timide de ses

fureurs. Andromaque lui répond avec une fermeté modeste qui l'élève beaucoup au-dessus de son ennemie, et achève de mettre celle-ci hors d'elle-même Elle sort en annonçant qu'elle a trouvé un sûr moyen de triompher des refus d'Andromaque et de lui faire abandonner l'autel protecteur de la déesse.

Cette menace obscure ne tarde pas à s'accomplir. Après quelques strophes où le chœur célèbre les suites funestes du crime de Paris, on voit paraître Ménélas avec le jeune Molossus. Il annonce le dessein de le faire mourir, si sa

mère ne cède et ne se livre. En vain Andromaque s'em-

1. Voyez ce que dit de ce passage l'abbé Souchay dans une Dissertation sïir l'Élégie, Mémoires de V Académie des belles-lettres, t. VII,

2. Argiim. Ândromach. Peut être comme on Ta quelquefois remarqué faut-il entendre par twv SeuTipwv que la pièce est du nombre de celles qui , dans les concours, n'obtinrent que la seconde place.

porte contre cette lâche cruauté, invoque le nom de Néo-

ptolème qu'elle outrage et qui sans doute en punira les

auteurs; Ménélas lui répète froidement Tarrêt odieux qu'il

a porté. Il faut qu'elle meure ou voie mourir son lils. Son choix n'est pas douteux, elle se remet aux mains de ses persécuteurs, et le trouble de son âme, dans un tel moment, les efforts désespérés de l'innocence qu'on opprime, le cri de détresse et le dévouement passionné de l'amour maternel, tout cela est rendu avec ce pathétique déchirant qui n'a jamais manqué au génie d'Euripide.

t .... Douloureuse alternative! cruelle rançon, qui m'est demandée! Que j'accepte, que je refuse, je suis également malheureuse. O toi, que si peu de chose pousse h de tels excès, pourquoi veux-tu me tuer? que t'ai-jefait? Ai-je livré tes États, massacré tes enfants, embrasé ton palais? J'ai cédé à la force,

Hélas ! quel comble de maux ! ô ma patrie, à quoi suis je réduite! devais-je, dans Tesclavage, mettre au jour des entants, et à toutes mes misères ajouter cette misère nouvelle* ? Quelle douceur m'offrirait encore la vie? où reposer mes regards? sur mon sort présent? sur ma fortune passée? J'ai vu Hector égorgé,

et emporté par un char, dans la poussière; j'ai vu, spectacle affreux! llion hvré aux flammes'*; esclave, on m'a traînée par

les cheveux vers les vaisseaux des Grecs, et, transportés à

Phthie, je suis tombée dans les bras des meurtriers d'Hector.

Mais, que fais-je ? et pourquoi revenir sur ces malheurs, déjà loin de moi, lorsque d'autres sont là, qui me menacent et que je dois pleurer? Un fils m'était resté, un fils, l'œil de ma vie; et ils vont le tuer ! Non, il ne périra pas, pour racheter mes jours misérables : le sauver est tout mon espoir, et quelle honte à moi de n'oser mourir à la place de mon enfant! Voyez! je quitte l'autel ; je me livre en vos mains; vous poivezme tuer, m'égorger, me charger de liens, entourer mon cou du nœud fatal! 0 mon enfant, je t'ai donné la vie, et, pour que tu ne

meures pas, je m'en vais chez Pluton. Si tu échappes à ton destin, souviens-toi de ta mère, de ses souffrances, de son trépas; dis à ton père, avec des baisers, des larmes, de tendres caresses, dis-lui ce que j*ai fait pour toi. Ah! nos .-nfants sont

1. J'ai suivi, à partir de cet endrjit, dans l'ordre des vers, l'arrangement proj o;é pr Musgrave et adopté par d'autres éditeurs.

2. Ces souvenirs sont éloquemment rappelés dans les fragment»

li. \

ANDROMAQUE

notre âme, notre vie; celui qui, sans l'avoir connue, condamne cette tendresse , celui-là peut-être a moins de peines; mais aussi, quel Irisle bonheur! * »

Ménélas n'est point attendri par des paroles si touchantes; malgré l'intercession du chœur, qui le supplie d'épargner Andromaque, il ordonne qu'on l'enchaine, et quant àMolossus, il déclare, avec une barbarie impudente et brutale, que sa fille en décidera. Androraaque trompée éclate en plaintes et en reproches; au milieu d'un dialogue animé est jeté ce trait charmant : «Quoi! vous arracherez cette tendre colombe de dessous l'aile de sa mère ^ ? » On les entraîne tous deux dans le palais, et le chœur dé-

suivants nc IMr/droTwar/î/e iVEnnuis, que nous ont conserves Cicôron

{Tusc, III, 11) ; de Orat., I, G4 ; 111, 58: Tus:., I, 35, 44) cl Varron {de Ling. lai., IX. Cf. O. Ribbeck, Trarj. latin, rdiq., 1852, p. 21 sqq.) :

, . Quid petam

Praisidii ? quid exsequar? quo nunc aut ftxsilio aut fuga Fréta sim? Arceet urbe sum orba; quo accpfiam.quo appliccrn? Cui ncc patriae arae donii stant : fraclae et disjectae jacent .• Fana llamma deflaprata, tosti alti stant parietes ^e.'ormati, atqué abiete crispa....

O pa».er, o patria, o Priami domus, Septum allisono cardine templum :

Vidi ego te, adstante ope barbarica, Tectis cœlatis, laqueatis,

Auro, ebore, instructum regiflce...-

Haec omnia vidi inflammari, PrianiO vi vitam eviiari, JovJs aram sanguine turpari....

Vidi, videreque pa-sa sum aegerrime, Curru Hectorem quadrijngo raptaricr. ..

Hectoiis natum de mure jactarier.

• Où chercher, où trouver un appui? Quel exil, quelle f«iile me sauvera? Je n'ai plus ni citadelle ni ville : où sera mon refu^^e? Je n'ai plus mômo les autels paternels : ils sont brisés, dispersés. De nos temples ravagés par la namine, il ne reste plus debout que des murailles noircie>, désolées.... 0 mon père, ô ma patrie, ô maison de

Priam, demeure aux portes retentissantes; jo l'ai vue avec tes richesses, Ion ^c'at, tes voûtes, tes sculptures, tes lambris royalement embellis d'or et d'ivoire Oui, j'ai vu tout cela livré aux flammes; j'ai

vu Priam arraché de force à la vie, el souillant de son sang l'autel de

Jupiter l'a» vu, le cœur plein de tristesse, Hector traîné par les

chevaux d'A;L'll3.... J'ai vu le fils d'Hector précipité des murs de

Troie. »

plore dans ses chants ces conséquences funesles d un double hyménée.

Bientôt reparaissent la mère et le fils que l'on mène à

la mort, par l'ordre de Ménélas. Une situation do ce genre

invitait naturellement la muse plaintive d'Euripide, et il

faut entendre quels douloureux accents elle fait éclater

dans cette espèce de lamentation lyrique :

ANDROMAQUE

Les mains ensanglantées par ces liens, on nrentraîne aux sombres demeures.

MOLOSSUS.

0 ma mère, ma mère, j'y descends avec toi, sous ton aile.

ANDROMAQUE. Quel sacrifice, ô princes de la Phthiotide!

MOLOSSUS.

Viens, mon père, secourir les tiens.

ANDROMAQUE

Cher enfant, tu vas reposer sur le siin de ta mère, au tombeau, sous la terre, ton corps près de son corps.

MOLOSSUS,

Hélas! hélas! infortuné! quel est mon sort! quel est le lien, ma mère'!

A-t-on remarqué comme cette image que nous citions

tout à l'heure, cette image d'un pjauvre oiseau arraché de

dessous l'aile de sa mère, revient naturellement dans les

discours de Molossus^, qui l'a retenue et la répète avec l'éloquence enfantine de la douleur?

Voici maintenant Ménélas qui hâte la marche de ses

victimes, et dont la voix sombre et redoutable forme comme la basse de leur lugubre concert. Qu'on me passe ici cette expression, qui convient peut-être pour une scène d*une composition toute musicale.

MÉNÉLAS

Allez au tombeau; sortis d'une ville ennemie, vous périrez

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