‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 482 sur 893 · V. 497 sq · texte numérisé non relu

V. 497 sq

tous deux par une double loi. Toi, c'est ma sentence qui tMm-

mole,et ton enfant, celle de ma fille, celle d'Hermione. Quelle folie à un ennemi d'épargner son ennemi, lorsqu'il peut le faire périr, et délivrer ainsi sa maison de toute crainte M

Dans sa détresse, dans son indignation, quel secours invoquera contre cette oppression la mère de Molossus ? Qui le croirait? le secours d'Hector ! C'est, ce me semble, UR trait de génie, qui n'a point été remarqué, que cet appel inattendu, où éclate, au milieu des alarmes d'Andromaque pour le fruit d'une union qu'elle déteste, l'inviolable amour qu'elle conserve à son premier, à son seul

époux.

ANDROMAQUE

0 mon époux, mon époux! ô fils de Priam! si ta main, si ta lance pouvaient combattre pour moi !

MOLOSSUS.

Infortuné! où trouver des chants magiques , pour conjurer le trépas*?

Ces paroles rappellent Andromaque, des pensées belliqueuses d'un autre temps , au sentiment de sa faiblesse, au langage de la servitude.

ANDROMAQUE

Presse les genoux de ton maître, mon fils, implore-le.

MOLOSSUS.

0 cher prince, cher prince, fais-moi grâce de la mort.

ANDROMAQUE

Malheureuse! mon cœur se fond; et de mes yeux, comme des flancs obscurs d'une roche, distillent de tristes pleurs.

MOLOSSUS.

Hélas! hélas! comment pourrai-je me dérober à mes maux!

MÉNÉLAS

Pourquoi tombera mes pieds? Prie plutôt les rochers ouïes

ANDIXOMAQUE.

flots. Je dois aux uiiens mon appui ; mais pour toi je ne me sens rien. N'ai-je point consumé ma vie à prendre Troie et ta mère? Jouis du bonheur d'être son fils et descends avec elle

aux enfers'.

Ainsi, comme tout à l'heure, par une disposition symétrique, semblable, je le répète, à la distribution des parties d'un morceau lyrique, les cris plaintifs de la douleur et du désespoir sont coupés par cette terrible reprise de la haine implacable et féroce.

A la suite de ces scènes de douleur et d'efi'roi, ai rivées à leur dernier terme, l'apparition subite et pourtant prévue de Fêlée forme un coup de théâtre intéressant. Mais, il faut bien le remarquer, c'est un coup de théâtre, artifice

presque inconnu jusqu'ici à la simplicité de la tragédie

grecque. Elle ne se contente plus des révolutions nécessaires du cœur humain ; elle recherche , par la combinaison des accidents du drame, un effet de surprise.

Pelée arrive d'un pas aussi rapide que le lui permet sa vieillesse, et du plus loin qu'il peut se faire entendre, s'adressant à la foule et à Ménélas, il s'efforce do suspendre le fatal sacrifice qui allait s'accomplir. Enfin, il est parvenu jusqu'à Andromaque , et lui demande pour quelle

raison et de quel droit, en l'absence de Pelée et sans l'aveu de Néoptolème, on l'a ainsi chargée de liens , pourquoi on la traîne à la mort avec son enfant, comme une

brebis et son agneau'', ajoute-t-il, par une de ces vives et

familières figures qui animent si naturellement la poésie dramatique des Grecs.

Andromaque répond et dit au vieillard ce que sans doute il n'ignorait pas, mais ce qu'il a voulu se faire redire en présence de Ménélas. Elle fait valoir, avec l'iloquence et même l'art du malheur, tous les droils qu'elle a à sa protection; et, tombant à ses pieds, elle s'excuse de ne pouvoir, retenue comme elle l'est par des liens, porter une

main suppliante vers son visage. Virgile , on se le rap-

pelleta heureusement profite, dans son Enéide*, de ce

rrait ingénieux et touchant :

Cette vierge sacrée et si chère h Pal las, Cassandre échevelée, et par de vils soliiats

Traînée indignement du fond du sanctuaire,

Levait au ciel ses yeux enflammés de colère; Sesyeux....des fers, hélas! chargeaientses faibles mains*.

Pelée ordonne qu'on délivre Andromaque ; Ménélas s'y oppose; ils réclament, l'un l'autorité d'un roi dans ses États, l'autre celle d'un maître sur son esclave; une dispute, d'une violence homérique, s'engage entre les deux

princes, qui se menacent de leurs sceptres et sont près

d'en venir aux mains. Bientôt , dans des répliques développées, et qui se répondent, comme cela est fréquent chez

Euripide, ils s'accusent et se justifient, cherchant à se

blesser par des sarcasmes moqueurs et d'odieuses imputations. Dans le nombre se rencontrent des vers dont l'indiscrète application coûta, à ce que l'on raconte ', la vie à Glytus. Gomme Ménélas paraît tirer vanité de la guerre de Troie , Pelée se plaint de l'inégale distribution de la gloire. Lorsqu'une armée, dit-il, triomphe des ennemis,

ce ne sont pas ceux qui ont travaillé à la victoire, c'est le

général seul qui en recueille l'honneur*.

Après une longue contestation, Ménélas cède enfin au

double avantage de Tâge et du rang. Il reprend le chemin de Sparte , couvrant la honte de sa retraite par le prétexte d'une guerre qui l'y rappelle *. Pelée revient auprès d'Andromaque ; il s'empresse lui-même à détacher ses liens, et invite à le seconder dans cet office le jeune

Page 1