Ivanhoê
moins dramatiques *. C'est d(\jà une heureuse forme d'exposition* que cet entretien de la jeune Anligono et de son vieux gouverneur, ([ui du haut des remparts de Thèbes regardent avec curios té l'armée dos Ar^rions^ Mais quel
intérêt y naît tout à coup lorsque, après s'être informée de quelques-uns des principaux chefs ennemis^ la princesse demande qu'on lui montre son frère Polynice. La vivacité de sa tendresse s'anime encore de la hardiesse permise à l'expression lyrique, et qui, chez les tragiques grecs, n'altère jamais la naïveté du sentiment.
ANTIGONE
« OÙ donc, où donc est-il celui qu'une même mère a fait naître comme moi, sous des auspices si funestes? cher vieillard, dis-le-moi; où est Polynice?
LE VIEILLARD
Vers le tombeau des sept filles de Niobé, auprès d^Adrasle :
le voyez- vous?
ANTIGONE
Oui • je le vois; mais à peine. C'est comme son image, sa ressemblance. Oh! si, telle qu'un nuage rapide, je pouvais, à travers les airs, voler vers mon frère cliéri, jeter mes bras autour de son cou, y presser, après un si long temps, ce mal-
lieureux exilé! Qu'il est beau, sous ses armes d'or, o vieillard,
brillant de tout l'éclat des feux naissants du soleil «!
1 Depuis, Slace la rendue à l'épopée dans le livre VII, v.242 sqq. d- sa Ttiébaïd'i; mais il la lui a rendue doi)Oudlée de celte sorie d intérêt • AnliK'one n'y assiste plus qu'à une revue des auxiliaires de i armée Ihébaire, et le vieux compagnon de Laïus, Phorbas, qui les lui lait connaître, ainsi que leurs chefs, ne satisfait que sa curio-
^' 2* Blâmée à tort, je crois, par Métastase, dans ses Observations, \orame plus convenable à l'épopée qu'à la tiagedie.
3 Le scolias:e, et W. Sclilegel après lui, reprochent, je crois mal a
propos, à celle scène d être hors de Paction, hors du drame, ^i-Époç
''4 La ^i^rqu'en donne ici Euripide (I19sqq. cf. 1092 sqq.) dilfèic pour quelques noms, je l'ai remarque ailleurs (t. I, p 182 de celle nu'on voit dans k'« Se/>t C/ie/s d'Kschjle et que reproduit \ (Edipe a Colone de Sophocle. Ce qui est plus singulier, nous le veirons ailleurs ch. xvn de ce livre, c'est qu Euripide ne s'accorde pas avec luimême dans une autre liste que conliennenl les Suppliantes, v. 861, sqq.
EURrPlDE.
C'est ainsi qu'est annoncé un personnage auquel Euripide veut concilier l'aflection du spectateur, bien différent
de la plupart des poètes qui ont traité après lui ce terrible sujet et qui semblent avoir voulu en redoubler l'horreur, en poignant les deux frères de traits également odieux. Euripide a plus de variété, plus d'intérêt. A côté du violent et barbare Etéocle, il nous montre dans Polynice, par un contraste liaLile, un prince injustement chassé de son trône et de sa patrie, que le désespoir seul pousse à la guerre civile et au fratricide, mais qui, au milieu même de ces sentiments forcenés oii le" précipite l'excès
du malheur et de l'oppression, conserve une âme accessible aux tendresses du sang.
Une trêve a été conclue, une entrevue arrêtée entre les
deux Ireres. Polynice entre dans Thèbes *, l'épée à la main,
de crainte de quelque surprise. La vue du palais et des autels domestiques le rassure. Bientôt paraît Jocaste et en se revoyant, la mère et le fils s'abandonnent à l'expression naïve de ces affections de la nature où triomphe Euripide Il n'y a pour de telles beautés qu'un commentaire possible, une traduction littérale.
JOCASTE
0 mon fils, après un si long temps, après tant de jours, jo
revois donc ton visage ! Presse dans tes bras le sein maternel que je sente (es joues sur les miennes, ta noire chevelure narmi mes cheveux et ombrageant mon cou. Oh! est-ce bien toi oui m apparais, contre toute attente, toute espérance? est-ce toi qu embrasse une mère? Que te dire? et comment mes paroles mes caresses, ces transports qui m'agitent, et me font bonto autour de toi , pourront-ils suffire à toutes ces joies, à ces dén ?J ,à. ce bonheur qui mVst rendu? 0 mon enfant quel vide
Pn^! T'^ f^""'^ "^f^'"" paternelle, exilé, chassé par la vio! lence dun frère! quels regrets pour tes amis! quels regrets
pour les rhébains et moi, avec des cris plaintifs, j'ai rasélette tête blanchie , j'ai pris des habits de deuil , je me suis revêtue
1. Bien peu de temps après le moment où Aotigone la aperçu du haut des remparts dans les rangs des Argien.. J. A. Hartung "L p. 447 sq., le lait remarquer, sans du reste reprocher à Euripide une 'si iaV^théS^'^''"''' qu'excusent les habitudes et même^les néce^
LES PHÉNICIENNES
de sombres et sales lambeaux. Cependant, au fond du palais,
le vieillard aveugle , pleurant ce joug fraternel, ce lien de famine (;ue vous aviez brisé , toujours livré à cette inconsolable douleur , s'élançait , pour s'ùler la vie , sur le fer , sur le lacet funeste; il mêlait à ses gémissements des malédictions contre ses lils ; et, maintenant encore, le cri de sa plainte retentit dans ces ténèbres où il est caché. Mais toi, mon fils, j'appiends qiie tu t'es lié à une étrangère, que tu as goûlé les douceurs de rhymen dans un autre pays, que tu Tes fait une autre famille. Insupportable douleur pour ta mère, pour ton aïeul Laïus! néau funeste pour ta patrie! Je n'ai point allumé devant toi le llambeau, comme c'est l'usage dans les noces, comme le doit une mère heureuse. Les eaux de l'Ismène n'ont point servi aux apprêts de Ion hyménée. Thèbes n'a point rompu son silence pour l'entrée de ta nouvelle épouse. Périssent la guerre,
la discorde, ces maux qu'a produits le crime de ton père, ou le
génie destructeur de sa maison , et dont le poids retombe sur
moi * !...
POLYNICE
Ma mère, j'ai fait sagement peut-être, peut-être aussi ai-je été imprudent, en venant ici trouver mes ennemis. Mais lous les hommes, quoi quils fassent, aiment et désirent la patrie. Celui qui dit autrement, n'est heureux qu'en paroles; son ame habite ailleurs ... J'ai versé bien des larmes quand jai rev^u^ ap ... .
où
de m'exiler poui . , i i
Mais quelle nouvelle douleur pour moi que le spectacle de la
vôtre, que cette tête défaite, ces lugubres vêtements ! Malheureux que je suis! Ou'elles sont funestes, ma mère, les haines domestiques , rebelles à tout traité ! Dites , que lait mon père, dans cette maison, au sein des ténèbres? Et mes sœurs.' pleurent-elles l'exil de leur malheureux frère*?...
A ces deux morceaux où se répandent d'abord, oii s'épancbcnt, mais d'une manière un peu différente, comme le marque, selon l'usage du théâtre grec, le passage du style lyrique au mètre ordinaire du drame , les affections
plus vives, plus tumultueuses de la mère, l'émotion plus
contenue du fils, succède un dialogue pressé , un rapide
échange de questions et de réponses. C'est la marche de
ri
la nature. Jocaste s'informe curieusement do cequ*a souffert Poljnicc, et celui-ci parle d'un genre d'infortunes pei
romanesque, et dont s'alarmerait peut-être la dignité d
notre scène.
peu
JOCASTE
Être privé de sa patrie, c^est donc une grande peine?
POLYNICE
Oui, bien grande; plus grande, à l'épreuve, qu'on ne peut rexprimer. ^ ^
JOCASTE
Qu'est-ce donc? quV;prouve un exilé?
POLYNICE
Ce qu'il y a de pis : il ne peut parler librement.
JOCASTE
N'oser dire ce que l'on pense! mais c'est le sort de l'esclave.
POLVMCE.
On se voit réduit à souffrir la sottise des hommes puissants.
JOCASTE
Dure nécessité, en effet, que d'être fou avec les fous !
POLYNICE
Il faut bien servir, dans son intérêt, contre son caractère.
JOCASTE
L'espérance, nous dit-on, nourrit les exilés.
POLYNICE
Elle a de doux regards, mais elle se fait bien attendre.
JOCASTE
Le temps ne t'en a-t-il pas montré la vanité?
POLYNICE
11 y a, en elle, je ne sais quel charme divin.
JOCASTE
Avant ton mariage, qui fournissait à tes besoins?
POLYMCE.
J'avais quelquefois le nécessaire ; quelquefois il me manquait.
JOCASTE
Quoi! les amis de ton père, ses hôtes ne t'ont-ils pas sou-
tenu?
LES PHÉNICIENNES. 313
POLYNICE
Soyez heureux : dans le malheur il n'est plus d'amis.
JOCASTE
Mais ta naissance ne to plaoait-elle pas en un rang élevé?
POLYNICE
C'est une triste chose que l'indigence. Mon rang ne pouvait me nourrir.
JOCASTE
La patrie, je le vois, est bien chère aux mortels!
POLYNICE
Plus chère qu'on ne saurait dire'.
Un des vers que ]e viens de traduire, sans leur avoir, je le crains bien, conservé leur tour concis et frappant, est célèbre à plus d'un titre. C'est le vers où il est parlé de cette nécessité (jui soumet le faible à la sottise des puissants de la terrée Gicéron le cite, en l'approuvant, dans une de ses Lettres à Atticus% et sous le règne de Tibère il coijta la vie à un poète tragique. Mamercus Emihus Scaurus en ayant imprudemment inséré la traduction dans une tragédie d'Atrée, le prince se l'appliqua : ce II a lait de moi un Atrée, j'en ferai un AJax, » dit il avec sa cruauté éruditc, et le pauvre auteur lut
forcé de se donner la mort^
Je reviens au dialogue lui-même. Je l'ai rapporté volontiers parce qu'il m'a paru tout à fait propre à faire connaître le génie d'Euripide, pathétique et sentencieux tout ensemble, noble, gracieux, familier. On y voit aussi,
1 V. 388-407 (Cf. Ton, 675 sqq.). Le traité de Plularque de Exsilio, H XVI cunlienl une cnUque, assez peu fondée, de quelques passages
de ceUe scène. Thuiot, dans les notes de son édition des Phéniciennes, Paris 1813 p. 156, en rapproche les beaux vers cités par Torateur
Lvcurgue dans son discours contre Uocrale, c. xxvui, ou Tyriée a si bien peintles douleurs de l'exil. Un passage célèbre de Dante, Parad.. XVII, 5ô, en peut être également rapproché.
4*. Tacite, Ann,, M, 29; Dion Cassius, lîisl rom- Lvni. Cf. Script. vct. nov. collect., etc. A. Mai, 1827, t. 11, p. 201.
MM
EUniPlDE.
à découvert, le penchant de ce poêie pour ramener aux traits généraux de l'humanité la figure des héros de la Fable. Il en fait autant de Jocaste et d'Œdipe, en qui il représente complaisamment, nous l'avons vu, la faiblesse
de l'âge : il en fait autant d'Antigone, dans le rôle de laquelle il 8'applique à peindre avec quelque affectation la
pudeur du sexe. Lorsqu'elle paraît sur la tour du palais,
c'est en tremblant d'être aperçue des Thébains et surtout des Thébaines, dont elle redoute la médisance. Quand sa mère veut l'emmener sur le champ de bataille pour séparer ses frères, elle fait quelque difficulté, craignant de choquer la bienséance en offrant une jeune fille aux regards des soldats. De pareils traits ne manquent pas de vérité
sans doute; ils sont dans la nature et dans les mœurs
antiques ; mais, au milieu de situations si vives, ces scrupules enfantins ne devraient-ils pas disparaître? y reconnaît-on l'héroïne qui, tout à l'heure, bravera avec tant d'énergie la tyrannie de Gréon? Sophocle composait tout autrement. Sans négliger ces généralités empruntées à l'humaine nature et à la société grecque, il faisait ressortir de préférence l'expression individuelle de la passion, du caractère ; il donnait une âme virile à la jeune Antigone, au vieil ŒJipe la majesté de la vertu, l'énergie
de la volonté; dans l'homme apparaissait, éclatait ''le
héros.
Cette critique ne s'applique point à la scène de l'entrevue des deux frères. Les caractères s'y dessinent avec
franchise, avec force, et de leur opposition résulte un contraste du plus grand effet. Qu'on en juge par ces premières paroles d'Étéocle. où se peint sa dureté, son arrogance :
« Ma mère, me voici : c'est pour \ousque je viens. Que veuton de moi? qu'on s'explique! Occupé, dans la plaine, à ranger nos soldats, nos citoyens, j'ai contenu leur ardeur, pourenten-
dre de vous les conditions de notre accord, ces propositions pour lesquelles j'ai permis, sur vos instances, qu'une trêve fût accordée, et qu'il fût reçu dans ces murs', i
.4'iG/i51.
LES PHENICIENNES.
Remarque- t-on, ce qui d'ailleurs est trop souvent effacé dans les traductions, qu'il ne s'adresse point à Polynice, qu'il ne le nomme même point? On prévoit déjà comment doit finir une conférence ainsi commencée.
Jocaste, par de sages et persuasives paroles, cherche
à adoucir l'abord farouche de ses fils, à en obtenir une explication franche et calme. Elle semble avoir persuadé
Polynice, qui expose simplement sa cause, et réclame l'exécution du traité consenti aulrefois par son frère, promettant, si on lui rend justice, de renvoyer son armée. Mais Étéocle rejette une proposition si équitable. Loin de colorer de quelque prétexte sa criminelle ambition, il la proclame avec audace et conclut par une monstrueuse
maxime que lui empruntait César \ et qu'a blâmée,
comme je l'ai dit ailleurs*, bien sévèrement Gicéron*,
car elle exprime la passion du personnage et non le sentiment du poëte.
La scène est jusqu'ici fort belle de tout point, et elle ne prête à la critique que lorsque, dans un long discours qui n'est pas du reste sans beauté, et où sont successivement censurés avec une vive éloquence l'usurpation d'Êtéocle et l'armement de Polynice*, Jocaste s'avise, pour les persuader, d'arguments bien subtils, bien déclamatoires, qui sont plutôt d'un rhéteur dans son école que d'une mère
entre ses fils menaçants. Elle leur peint ^ la vanité des biens convoités par l'ambition, les soucis de la fortune et du trône, et, par opposition, les avantages de la médio-