Hécube
LES TROYENNES. — HÉCUBE
leur plan. Il me reste, en les parcourant plus en détail, et en y relevant au passage ces beautés de sentiment, de pensée et de style, dont abonde Euripide, à montrer avec quel art s'ajustent les pièces de son œuvre, à deiier, pour ainsi dire, ces nœuds d'un travail délicat, qu'une critique expéditive et tant soit peu brutale s'est trop souvent con-
tentée de trancher.
Je commence par la tragédie des Troyennes, dont les
remarques, qui ont précédé, abrégeront fort l'analyse*.
Le début a de la grandeur. On y voit Neptune, abandonnant les ruines de cette ville qu'il a bâtie et protégée, et où il ne lui reste plus d'autels^ On y voit Minerve qui
1 M Saint-Marc Girardin l'a analysée lui-même et en a traduit et commenté plusieurs passagesdans un i"^éressa"Uh.pn^^^ de Littérature dramatique, le m% intitule : De ^^^7„o«^ J^û^^^^^^*'
Androyr^aque dans Homère, dans l'-urtpr de et dans Racine.
1 V 2DSaa On peut rapprocher de ce passage les vers aesjsepf
rwc ri4Jhvle 202 saq 289 sqq., au sujet desquels le scoliaste cite
2e^rf/éd'e^de SopLâl^^^ étaient re'présentés emportant
d'ilion^leurs slalu'es, et' qui tirait de cette ;-^°^^^«.^?^|°"p ^o\^ Eoavr.çopoi. Cet abandon des villes prises pnr l^^^^s divinités proiec TrireV ainsi exDrimé unanimement par les trois grands tragiques ûA- Le< Esc^^^^^^^^^^^ trait emprunte, non pa.
seXm'entTi tradiV.on poéùq/e, mais à la croyance reljgreuse Le. auditeurs d'Eschyle, les pères de ceux de Sophocle e t d Eunp de n a vaient, Hérodote le raconte (V11I,41. Cf. Pl^^J^,^;' ^ 1^^^^^^^^ quitte leur ville, menacée par les Perses, que l^^/^^^^^^'^^f ^^^^^^^ quel semble croire l'historien, la disparition d^/^^Pf^JJi;" fX^esse temple de Minerve danslacitadelle eur avait fait pen^^^^^^ elleîmême était partie. Au temps d'Alexandre, lesTyriens, assiège par ceprince,chargèrentdeliens, disent Diodore ;^« Siç.le (XM^^^^^^^
ItOuinîe-Gurce (IV, 3), les statues de leurs dieux, dont ils^^^^^^^^^
la retraite Le Krave Tacite a rapporte (//»«(., V, U) 1" *" *"^?'!,„
JéSempar Titus, les portes du sanctuaire s'étant ouvertes d elles-
; même un^e îoix plis forte que la voix ^^^^Z^^TUTn.^ dieux en sortaient%t qu'en même temps fut entendu un B and mou
vement de départ. Les Romains n'étaient P^^> '' f.f ^^"'7 15 21). cpr<! à cette suoerstition : on les voit, cne/. Tite Live jv, lo, iw, fommer rè'pecKseUnt les dieux des villes qu'ils "-'^f «"'"«/^«^^ retirer d'accepter chez eux un nouveau domicile, et cew paf ^et prèfes' consacrées, don., d'après de vieux auleursVeir.us Flatcus Sammonicus Serenus, Furius, etc., Plme 1 Ancien (^"'-.f "J^ '• Al attpslp l'existence et Macrobe (Soturn. III, 9) rapporte le [««• S 1 n'c dernifr pour éviter qu'on fît "sage contre eux e sem aWes évocations, ils tenaient secrets et le npm laiin dt,'®"^;^;'^®^,^^. encore <lieu sous la garde duquel elle était placée. VirgUe donc, c est encore
vient animer contre les Grecs, profanateurs de son temple, le courroux du dieu des mers. Mais les scènes que remplit la majesté de ces deux divinités ont le défaut de n'être qu'un prologue, c'est-à-dire, comme cela est usité chez Euripide, et comme je l'ai tant de fois expliqué, une simple préface directement adressée aux spectateurs. Elle leur apprend que Troie n'est plus ; que ses guerriers ont péri ;
que ses femmes ont été distribuées à l'armée grecque-
que dans une tente, qu'on voit sur le théâtre, les vainqueurs tiennent renfermées quelques captives sur lesquelles
le sort n'a pas encore prononcé et qui sont réservées aux principaux chefs ; que parmi elles se trouve Hélène, soumise comme les Troyennes à ce partage; Hécube, qui accablée de maux, ignore encore que l'on vient d'immoler Polyxène sur le tombeau d'Achille, que l'on doit livrer Ga? sandre à Agamemnon.
Lorsque le poète a ainsi annoncé quelques-uns des événements qu'il doit réunir dans le développement complexe
de son drame, il entre véritablement en matière, et le
spectacle commence.
Latente s'ouvre ; Hécube paraît, misérablement étendue sur le seuil, au milieu des Troyennes qui s'empressent
autour d'elle, la relèvent, l'exhortent, la consolent. La
malheureuse reine, livrée, comme elle le fait entendre, aux convulsions du désespoir, repasse avec ses compagnes la longue histoire de leurs disgrâces communes
et déplore celles qui les attendent encore. Le moment où
est placée cette scène, celui du départ des Grecs et du
Macrobe (ibid.Cf. V, 22) qui le remarque avec Servius, lorsqu'il fait dire a Enée, haranguant les derniers défenseurs de Troie, et leur conseillant un beau désespoir {£n. n, 251) :
Excessere omnes, adyiis arisque relictis, Di, quibus imperium hoc steterat....
« Ils se sont tous retirés ; ils ont déserté leurs sanctuaires, leurs autels, les dieux par qui subsistait cet empire ; »
le docte Virgile met en œuvre le droit religieux de sa patrie, en même temps qu il se souvient (et bien de< imiiations de détail attestent ce
souvenir) de la scène par laquelle s'ouvrent les Troyennes.
LES TROYENNES. HÉCUDE.
partage des captives, en augmente l'effet pathétique, et fait éclater avec plus de force, dans le mouvement tumultueux d'un dialoguç coupé, et de strophes rapide^, le regret de la patrie, l'horreur de l'esclavage, la crainte de ces maîtres encore inconnus que le sort va nommer.
Talthjbius se présente : c'est le héraut de l'armée grecque, l'interprète de ses volontés; il vient les déclarer,
et Hécube qui l'interroge apprend d'abord de lui la condition ignominieuse réservée à Gassandre, à la prêtresse d'Apollon. Elle s'informe ensuite de sa fille chérie, de Polyxène, qui lui a été ravie. Le héraut, à qui Euripide a prêté, avec la dureté officielle de son ministère, quelque sentiment de compassion, évite de s'expliquer. Les questions pressantes d'Hécube n'en obtiennent que ces réponses équivoques : « Ta fille ! elle a été consacrée au service du tombeau d'Achille.... Elle est heureuse, honorée.... Elle n'a plus de malheurs à redouter*.... 5) Hécuba ne comprend pas le sens sinistre de ces paroles: elle poursuit et on lui annonce qu'Andromaque doit suivre Néo ptolème, et elle-même, Ulysse. Ge dernier coup l'accable; Ulysse est de tous les mortels celui qu'elle méprise et déteste le plus.
Ici les Troyennes, qui, jusqu'à ce moment, par une
déférence naturelle, ont laissé parler leur reine, veulent à leur tour connaître ce qui a été décidé d'elles. Mais Talthybius, sans daigner les satisfaire, se dispose à emmener
Gassandre, et ordonne qu'on la fasse sortir de la tente. La prêtresse accourt eu désordre, les mains armées de flambeaux, et célébrant avec des transports, que sa mère .et le chœur s'efforcent en vain de calmer, l'hyménée qui l'unit à Agamemnon, hyménée funeste, qui réjouira les mânes de Troie en causant la perte de son vainqueur. Gomme Talthybius, indigné de ces menaces outrageantes inspirées par l'esprit prophétique, s'étonne naïvement de la passion qui fait rechercher au chef des Grecs l'amour d'une Ménade insensée, dont lui, pauvre et obscur, ne