‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 515 sur 893 · V. 269 sqq · texte numérisé non relu

V. 269 sqq

voudrait pas; comme il lui ordonne de venir trouver Agamemnon, et qu'il prescrit à Hécube d'attendre les ordres d'Ulysse, Gassandre, Irappée à ces paroles d'une nouvelle vision, annonce et la mort prochaine de sa mère et les longues infortunes du roi d'Ithaque ; puis, revenant à son propre destin, termine par d'éloquents adieux à son

art fatidique, par de touchantes apostrophes à sa mère qu'elle va quitter, à son père, à ses frères qu'elle va rejoindre, après les avoir vengés. Cette scène, pleine de mouvement et d'éclat, mériterait plus d'éloges, si elle ne rappelait trop visiblement et le dessein et les idées, et jusqu'aux expressions de l'admirable scène où Eschyle,

avant Euripide, avait exprimé dans Gassandre, avec l'inspiration divine, les plus tendres, les plus nobles affections de la nature humaine*.

1. Voyez t. I, p. 322 sqq. Cassandre avait un rôle dans des tragédies du même Huripide et de Sophocle, q'ii, de son nom, étaient appelées Alexandra, ou, plus probablement, du nom de son frère Paris, Alexandre. Les mêmes titres se retrouvent, donnant lieu à la même incertitude dans le catalogue des tragédies d'Ënnius, et ils désignent,

on doit le croire, une imitation de V Alexandra ou de Y Alexandre soit d'Euripide, soit de Sophocle.

La fable xcr d'Hygin, Alexander Paris, contient peut-être l'argument de la tragédie d'Ennius et de son modèle grec. Le myiliologue y

fortuite, l'enlèvement par les fils de Priam, pour servir de prix à des jeux, d'un taureau qui lui était cher, l'amena à Troie. Il y prit part aux jeux, où il triompha de tous les concurrents, et entre autres de ses

frères, qui voulurent s'en venger en le tuant; mais la propheiesse Cassandre fit reconnaître en lui le fils de Priam.

Cette reconnaissance, on n'en peut guère douter, était le sujet de r^ fexandcr de Sophocle, dont il ne reste rien. C'était aussi très-certainement le sujet de la pièce d'Euripide, sur laquelle jettent un peu plus de jour les fragments assez nombreux qui en restent. Un, que cite Plutarqiie {Prsecept. politic^ xxviii), sans nom ae f)iéce ni d'auteur,

y a été placé jar conjecture, et faisait visiblement partie d'un rôle de Cassandre :

« Le Dieu m'a condamnée à prononcer de vains oracles. Une fois tombé dans le malheur, on croit à ma science ; mais avant, on me juge insensée. »

C'est à un rôle de Cassandre, à une scène sans doute où, en présence de l'auteur futur de tous les maux de Troie, elle dévoilait les

LES TROYENNES. UIÎCUBE.

Un char paraît, chargé de dépouilles; il conduit aux vaisseaux du fils d'Achille la veuve d'Hector et son jeune

terribles secrets de l'avenir, qu'appartenaient les plus intelligibles des fri'ments d'Ennius. Je les transcrirai ici, d'après les auteurs qui les

ctent(Cic.,de Dmnat.,l, 31, 50; H, bb] Oraf., xlvi; Epist ad

^ft.Vviil n; Macrob., Saturn!vU2), me permettant seulement de les ranger selon l'ordre naturel des idées :

Pourquoi, disait vraisemblablement Hécube,cette fureurqui brille ^ coup dans ses yeux enflammés ? Qu'est devenue cette jeune fille,

re si retenue, d'une modestie si virginale? »

tout à naguère

Sed quid oculis rabere vi»a est derepente ardentibus? Ubi illa paulo ante sapiens, virginali modestia?

. 0 la meilleure des mères, la meilleure des lemmes répondait Cassandre je me sens emporter par des transports prophétiques; Apollon m W'e et malgré moi, me force de prononcer ses oracles Jeunes ?ni mpc romnaenes ie rougis pour mon père de ce queie fais : ma m ' e Ta P K '^^ e? de moi-même. Héfas ! tu n'as donné à Pr.am ^nedel enfants dignes de lui, excepté moi, malheureuse 1 moi, le far- Seau de ma famille, tandis qu'ils en sont l appui. .»

Mater optuma, tum multo mulier melior mulierum, Missa sum superslitiosis hariolationlbus ; Naraque me Apollo fatis fandis dementem invitam ciet. Vircines vero aequales, patris mei, meum factum pudet, ODtumi viri; mea mater, lui me miseret, mei piget. Optumam progeniem Priamo peperisti extrame: hoc dolet,

Me obesse, illSs prodesse ; me obstare, illos probequi.

ricéron oui cite ces vers, moins frappé que nous de la rudesse du stYle eTv'an^e le^ract^^^ « ^ poematenerum

Ht io?atSm atque molle; - puis il pas>e à ^^'^^^^.^^^'/^ ^1 adm.r^ de ni ne on nliK Ppinressiou de la fureur divine, ou il lui semble que ce S'eTSu'^! CaLX que l'on entend, mais in dieu revêtu d'une forme

humaine.

« Le voilà! le voilàîll brille enfin ce flambeau funeste, tout ennam-

mé, tout sanglant ; longtemps il fut caché : accourez, ô mes concitoyens,

éteignez-le.. »

Adest adest fax obvoluta sanguine atque incendio : Multos annos latuit : cives, ferte opem et restinguite.

« Vovez-vous ce jugement célèbre où un mortel prononce entre trois déesses ? Voilà pourquoi une femme de Sparte, une furie nous arri-

^^^^ ** Eheu videtel judicavit inclutumjudicium

mter deas très aliquis : que judicioLacedœmoma MulieFi furiarum una adveniet.

. Et déjà se construit et s'élance sur la mer une ilotte rapide; elle

LES TROYENNES. HECUBE

enfant, qui, dit le grec avec une naïveté charmante et une hardiesse d'expression qu'on ne peut rendre, suit le sein

nous apporte ivec elle un essaim de malheurs. La voilà arrivée, et une armée cruelle couvre de ses vaisseaux ailés tout le rivage. »

Jamque mari magno classis cita

Texitur ; exitium examen rapit; Advenit et fera velivolantibus

Mavibu' complevit manu' littora.

Des passages, dans lesquels Macrobe aperçoit le modèle de quelques vers faiiieux de VÉnéide (II, 20, 237 sq., 281 sqq. ; VI, 515 sq. Cf. Propert., Eleg. 111, xiii, 61 sqq.), complètent à peu près celte revue prophétique.

« O lumière de Troie ! ô Hector ! ô mon frère ! pourquoi ce corps misérablement déchiré ? qui a pu te traiter ainsi, à notre vue? »

o lux Trojae, germane Hector,

Quid ita cum tuo lacerato corpore miser?

Aut qui te sic respectantibus tractavere nobis?

« D'un bond immense il a franchi nos murs, ce coursier gros d'hommes armés, dont l'enfaniement coit perdre Pergame. ■

Nam maximo saitu superavit Gravidus armatis equus,

Qui suo partu ardua perdat Pergama.

Deux poètes, séparés par un immense intervalle de temps, Lycophron et Schiller, ont tous deux fait prophétiser Cassandre dans une situation analogue : chez l'un, elle voit •l'unetour, oil la tient enfermée Friam, le départ du vaisseau qui porte dans la Grèce le ravisseur d'Hélène ; cnez l'autre, au moment où l'on célèbre les noces de Polyxène avec Achille, elle erre dans le bois d'Apollon, en proie aux pressentiments

sinistres que lui envoie le dieu. L'A/exa/irfra de Lycophron, sous forme

à la fois tragique et lyrique, n'est qu'une œuvre d'érudition, dont BoissonadR {Biogr. univ., art. Lycopliron) a parfaitement caractérisé

lepédanlisme, la bizarrerie et l'obscurité. La Cassandre de Schiller

est une ode à l'élévation morale de laquelle Mme de Staël (de VAllemagne, 11" partie, ch. xiii) rend un digne hommage.

Sur les trois Alexandre d-i Sophocle, d'Euripide, d'Ennius, voyez les restitutions ingénieuses et généralement vraisemblables qu'en ont données, en dernier lieu, après Brunck, après Welcker et autres, E. A. J. Ahrens, ibid., 1842, p. 250 sq j.; J. A. Hartung, tl!>t'^, 1844, t.II, p. 233 sqq.; F. G. Wagner, Euripid. fragm., éd. F. Didot, 1846, p. 6]0 sqq.; 0. Kibbeck, Trag lai. reliq. 1852, p. 17, 257 sqq. M. Hartung, pour reconstruire la pièce d'Euripide, a mêlé loit à propos aux vers grecs Ceux de l'imitation latine, et même certains passages d'une Uéroide d'Ovide (Epistol. xvi, Paris, Uelena)^ dans laquelle il est à croire, en effet, qu avait pu se conserver la trace des

situations de la tragédie. On a vu, t. I, p. 30 sq., cf. III, 334 sq..

maternel* ! Un dialogue des plus pathétiques, tout en gémissements, en plaintes entrecoupées, s'engage entre Hé-

cube et Andromaque :

ANDROMAQUE

Les Grecs m'entraînent; ils sont nos maîtres.

HÉCUBE

Hélas! hélas!

ANDROMAQUE

Pourquoi pleures-tu à ma place?

HÉCUBE

Hélas I

Sur mes douleurs?

0 dieux!

Sur mon destin ?

Mes enfants !

ANDROMAQUE

HÉCUBE

ANDROMAQUE

HÉCUBE

ANDROMAQUE

r^ous fûmes autrefois....

HÉCUBE

Plus de bonheur ni de gloire! plus de Troie 1

ANDROMAQUE

Malheureuse!...

HÉCUBE

Ils ne sont plus mes nobles fils !

ANDROMAQUE

Pleurons....

■que V Alexandre commençait, avec le Palamède, la tétralogî'? dont les Troyennes étaient la dernière tragédie. Entre ces trois pièces, dont les sujets étaient pris d'un même cercle d'aventures, M. Haitung, fidèle à l'esprit de son livre, a établi , particulièrement p. 227, avec un soin curieux, des rapports propres, selon lui, à faire disparaître le manque Ae cohérence et d'unité quelquefois reproché à la composition des Troy(nn^'s.

HECUBE.

Oui, mes maux.

ANDROMAOUE

Les nôtres....

Le déplorable sort....

HÉCUBE

ANDROMAQUE

De la patrie....

LES TROYENNES. — HECUBE.

HÉCUBE

.fi

HECUBE.

Qui n'est plus que cendre.

ANDROMAQUE

Viens, viens, ô mon époux!

HÉCUBE

Tu appelles mon fils! il est chez les morts, infortunée !

ANDROMAQUE

Viens secourir ton épouse.

HÉCUBE

0 toi, fléau des Grecs, Hector, père vénérable de mes enfants, Priam, recevez-moi dans les enfers *.

Cet entretien d*un désordre si vrai, où les interlocuteurs s'interrompent sans cesse, et, dans l'emportement de leur douleur, achèvent la pensée l'un de l'autre, se règle peu à peu et fait insensiblement place à des confidences mutuelles qu'échangent entre elles ces deux malheureuses femmes, et qui leur font faire de douloureuses découvertes dans leur infortune. Remarquez, ce que j'ai

annoncé, comme, dans les courtes répliques que je vais

citer, s*entassent, se pressent, se lient en faisceau toutes les calamités qui affligent la maison d'Hécube, et semblent, dans ce rapide résumé, n'en former qu'une seule,

ANDROMAQUE

On m'emporte, comme une proie, avec mon fils. Nés pour la liberté, nous voilà tombés dans Tesclavage; terrible révolution I

C'est la loi de la nécessité. Moi-même, on vient de me ravir, de m'arracher Cassandre.

ANDROMAQUE

Que dites-vous? A-t-elle rencontré un nouvel Ajax? Mais ce n'est pas, hélas! le dernier de vos malheurs.

HÉCUBE

Ils sont sans mesure; ils sont sans nombre; ils se disputent mon cœur. ^

ANDROMAQUE

Vous avez perdu votre fille, votre Polyxène, égorgée sur le

tombeau d'Achille, immolée à une ombre insensible 1

HÉCUBE

Malheureuse! voilà donc ce que m'annonçait cette obscure énigme de Talthybius, qui n'est que trop éclaircie ' I »

Andromaque s'occupe tendrement de consoler Hécube : Polyxène lui paraît heureuse d'avoir échappé, par la mort,

à l'esclavage. Cette considération la ramène naturellement vers la pensée de son abaissement, vers le souvenir de son bonheur et de sa prospérité, et ici se montre dans son idéale beauté ce type de tendresse, de pureté conjugales, qu'Euripide avait emprunté d'Homère, et qui de lui passa à Virgile et à Racine*.

« Polyxène est maintenant comme si jamais elle n'eût vu la lumière; elle ne sent rien de ses maux. Et moi, qui avais touché un si noble but, qui avais obtenu une telle part de gloire, que je suis loin aujourd'hui de cette heureuse fortune! Tout

ce qui convient à une femme modeste, je m'efforçais de le réunir en moi.... je vivais retirée dans la maison d'Hector,

sans désirer jamais d'en sortir, sans y admettre l'élégante fri-

' volité des entretiens du sexe. L'honnêteté était ma seule étude, mon unique soin. Une bouche silencieuse, un œil serem, voilà ce que j'offrais à mon époux. Je savais en quoi je devais le vaincre, en quoi lui céder la victoire. Cependant le bruit de mes louanges est venu jusqu'aux Grecs, et c'est ce qui m'a perdue. Captive, le fils d'Achille m'a voulue pour épouse. Je

î. Voyez pi us haut, p. 288 sqq.

LES TROYENNES. — IIECUBS.

servirai donc dans la maison de mes nieurtriers. Si je repousse le souvenir d'Hector, si j'attache mon cœur à un nouvel époux, ne semblerai-ie point criminelle envers celui qui n'est [)lusï et si je reiette cette odieuse alliance, ne sera-ce point m'exposer à la haine d'un maître? Ils disent qu'une nuit triomphe de l'aversion d'une femme. Honte à celle qui, perdant un époux, peut passer à un autre lit, à d'autres amours. La cavale ellemême, lorsqu'elle a perdu sa compagne, se refuse au joug. Et

c'est une brute sans parole, sans intelligence, au-dessous de

notre nature! O mon Hector! je trouvais tout en toi, le rang, la richesse, la prudence, le courage. Tu m'avais reçue, des mains d'un p6re, innocente et pure.... et maintenant tu n'es plus, et voilà que je vais voguer vers la Grèce, captive, condamnée à resclava?e. Ah ! le destin de Polyxène n'est-il pas moins malheureux *:'... »

Quel sentiment exquis de pudeur dans ce discours; et comme le fait ressortir la franchise hardie, la chaste nudité du langage!

Hécube rend à Andromaque les consolations et les

conseils qu'elle en reçoit. Elle l'engage à céder à la fortune, à ménager son maître dans l'intérêt de ce fils, le

dernier débris, le seul espoir de Troie. Cette espérance

lointaine, que leur donne un enfant au berceau, et qui

mêle quelque douceur à l'amertume de leurs adieux, est bien habilement éveillée par le poêle, au moment même où elle va être cruellement détruite. Avais-je tort de vanter, dans ces compositions que l'on croit si négligées, l'art des ménagements, des préparations?

Tout a un caractère dans la tragédie grecque, même les

personnages subalternes. Ils ne ressemblent pas, comme

2eux de notre théâtre, à ces statues de Vulcain que décrit

Homère^, qui marchaient et parlaient; ce ne sont pas des machines à répliques et à récits, des automates dramatiques, mais des êtres humains, avec les sentiments et le langage que comporte leur condition. Voyez Talthybius: on n'en a pas fait seulement un héraut, impassible et solennel organe des décrets de ses maîtres, mais encore un nomme ; il se permet, malgré ses instructions, de ressen-

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