CHAPITRE ONZIÈME
Continuation du même sujet
J'ai précédemment essayé de définir certaines compo-^ sitions dans lesquelles Euripide, pour réparer 1 épuisement des combinaisons dramatiques, pour répondre au besoin de nouveauté dont le public athénien et probablement aussi son propre génie se sentaient travailles, a formé de plusieurs fables, artistement liées, une seule fable d'une unité complexe, d'un intérêt coUectit, s il est permis d'associer des expressions qui semblent se repousser. . , X A.
J'ai rapporté à ce genre, mentionne avec trop peu de faveur par Aristote, que j'ai pris soin de distinguer du développement de caractères et d'intrigue introduit dans l'art par Sophode, que j'ai rapproché au contraire de la simplicité primitive des pièces d'Eschyle et de la complication de ses trilogies, j'ai, dis-je, rapporte a ce genre nouveau, ou, pour mieux dire, renouvelé par 1 artifice de la forme d'abord les Phéniciennes, qui le produisent sous une apparence de négligence et de confusion, ensuite les TnyeZcs et Hécube, qui ne laissent aucun doute sur Im-
tention et le système du poète.
Considérant '.omrae un seul et même drame ces deux tragédies, que confondent l'analogie des sujets et 1 identité de la conception, j'ai recherché quelles idées pnncpales y dominaient, et comment il pouvait en résulter, dans des productions mêlées de tant d événement^ et de personnages, une ordonnance générale, un ensemble, un
flessein déterminé. •. j j
De cette analyse, en çuelciue sorte absUaite, des deuv
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ouvrages qu'il m'avait paru convenable de réunir sous un
même point de vue, j'en suis venu à l'examen plus détaillé
de chacun d'eux, et commençant par les Troymnes, je me suis attaché à faire ressortir, avec ces traits naïfs de mœurs, cette expression pathétique du sentiment et de la passion qui s'y rencontrent, comme dans tout ce qu'a écrit Euripide, presque à chaque vers, cette économie ingénieuse, ces préparations adroites, ces liaisons inaperçues par lesquelles l'habile artiste a rapproché, réuni, in-
duslrieusement enchaîné les pièces éparses de son œuvre,
et, effaçant soigneusement la trace de leur diversité, de
leur multiplicité, les a fait paraître comme un tout né
d'une inspiration unique , jeté dans un seul moule et fondu d'un seul jet.
Il me reste à faire une étude pareille de la tragédie d'Hécube^ non moins vraie, non moins touchante, mais d'un caractère plus élevé, et où des intérêts moins nombreux se trouvent rattachés par un lien plus fortement
Berré.
Dans cette pièce s'achève le destin d'Hécube. Hécube a
quitté avec les Grecs le rivage de Troie, laissant derrière
elle les infortunes sans nombre dont l'exposition, nous
l'avons vu, a rempli de scènes déchirantes le vaste cadre d'une première tragédie. Des infortunes nouvelles, qui suffiront à une seconde, l'attendent, après une courte navigation, sur la première terre où relâchera la flotte de ses vainqueurs et de ses maîtres, dans la Chersonèse, la presqu'île de Thrace. Elle avait, prévoyant la ruine de sa patrie, envoyé secrètement près du roi de cette contrée,
avec des trésors, Polydore, son plus jeune fils ; mais Polymestor, dépositaire infidèle, hôte perfide, aussitôt que Troie dans la poussière, Priam au tombeau, les Troyens en esclavage, ont laissé libres son avarice et sa cruauté, a massacré le jeune prince pour s'emparer de ses richesses. Hécube découvrira ce forfait, que le meurtrier avait cru ensevelir dans les flots avec le corps de la victime, et cela au moment même où elle sera occupée de pleurer la mort de Polyxène, la plus jeune de ses filles, immolée
là
LES TROYENNES. — IlÉCUDE. 365
par les Grecs sur le tombeau d'Achille. Alors cette reine,
cette mère déplorable, à qui auront été si cruellement
arrachés, après tant de pertes douloureuses, les derniers objets de son affection et de ses espérances, une fille, soutien de sa vieillesse esclave, un fils, qui pouvait relever quelque jour Ilion et la famille de ses rois, tombera dans cette frénésie, dans cette rage de douleur et de vengeance consacrées par la mythologie sous l'image d'une métamorphose célèbre, et dont le poète, par une annonce prophétique, achèvera de faire connaître la merveilleuso
histoire. Tels sont en abrégé, le sujet, la marche et,
j'espère qu'on me permettra de le dire, malgré bien des
opinions contraires, l'unité de la tragédie d'Hécube,
Entre cette tragédie et les Troyennes, mes lecteurs auront sans doute déjà remarqué une différence très-frappante, qui prouve avec quelle liberté les poètes grecs disposaient, selon le besoin de leurs drames, des traditions fabuleuses. Dans les Troyenne<^ que l'ordre des événements, sinon celui de la représentation \ place avant Hécube, Polyxène est déjà immolée, et l'annonce de sa mort sert seulement à grossir le nombre de ces calamités qu'Euripide, d'après son plan, ne pouvait trop multiplier.
Il n'y touche qu'en passant un sujet tout à fait approprié au caractère tendre et pathétique de sa poésie, bien évidemment, parce qu'il l'avait déjà traité à part, avec plus de suite et de détail : il y revient, sans trop s'inquiéter si, par certaines différences et de temps et de lieu, il ne s'expose pas à démentir la fable, et, qui pis est, à se
contredire.
De là une autre difficulté, qui ne l'a pas arrêté davantage. Achille avait été enseveli sous les murs de Troie; or, pour que Polyxène, dans la tragédie qui nous occupe, puisse lui être immolée sur son tombeau, il faut% ou que les Grecs, pendant le court espace de temps que leur accorde le développement de l'action, l'intervalle de deux