‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 540 sur 893 · Trist. IV, X · texte numérisé non relu

Trist. IV, X

4*. ÉLémentl dTlitUrature, art. Éloquence poétique.

donner un exemple, on se rappelle les nobles et simples paroles que prononce la Polyxène d'Euripide, lorsqu'elle

s'offre au sacrifice. Voici ce qu'y ajoute Ovide* :

ce C'est la fille de Priam, et non une captive qui vous en prie: rendez mon corps à ma mère, sans exiger d'elle une rançon. Qu'elle ne rachète que de ses larmes le triste droit d ensevelir

son enfant. Autrefois elle eut eu de For pour le payer. »

Cette traduction ne reproduit que bien imparfaitement la

vive et spirituelle antithèse qui fait le mérite des vers d'Ovide, et, il faut bien le dire aussi, leur défaut. Polyxène. en un pareil moment, peut-elle songer à opposer ainsi l'une à l'autre ces deux rançons, l'une réelle, l'autre métaphorique? Et puis, comment lui vient-il à l'idée de supposer que les Grecs iront demander une rançon à qui n'en peut offrir, à une esclave? Uniquement dans l'intérêt du poète, pour amener ce rapprochement prétentieux.

Les tragiques d'Athènes s'efTacent de leurs œuvres et n'y laissent paraître quêteurs personnages. Ovide, au contraire, se montre sans cesse à la place des siens, et se charge officieusement de parler pour eux. Ne l'en blâmons paé trop sévèrement : ce n'est pas un poète dramatique,

mais un conteur qui veut avant tout exciter, soutenir, renouveler la curiosité par le merveilleux, la variété, l'adroit enchaînement, le tour facile et rapide de ses récits ; qui, du reste, ne croit pas trop à ce qu'il raconte, ne s'embarrasse guère de le faire croire, et lors même qu'il lui arrive

d'ébranler le plus fortement l'imagination, de loucher le

plus vivement le cœur, laisse volontiers percer, dans son expression, une sorte de scepticisme léger, semble se jouer avec grâce de l'émotion des lecteurs.

Cette apologie ne saurait s'étendre à Sénèque, ou à

l'auteur, quel qu'il soit, de la Troade latine. Si, comme il est permis de le croire, il n'a pas précisément travaillé pour le théâtre, du moins s'est-Ù servi delà forme drama-

l. V. 470 sqq.

LES TROYENNES. — HECUBE.

dque, et on doit le blâmer, sans restriction, de n'avoir pris au sérieux aucun de ses sujets. Ne cherchez point

chez Sénèque une fable, des caractères, le langage de la passion ; vous n'y trouveriez, à la place, que des dialogues sans suite, et le plus souvent sans objet. Ce n'est qu'une apparence de drame, où, parmi beaucoup de déclamations, tantôt emphatiques, tantôt subtiles, quelquefois l'un et

Tautre ensemble, ici d'une redondance diffuse, là d'une

concision laconique, apparaissent quelques traits brillants,

qui sont en vérité les seuls héros dont se soit occupé

l'auteur.

J'ai eu plus d'une occasion d'adresser cette critique à ce qu'on appelle les tragédies de Sénèque; je dois la renouveler au sujet de sa Troade, ou de ses Troyenncs, comme préfèrent de le dire, avec raison, quelques commentateurs ^ J'ajouterai seulement que cette pièce est, de

toutes les pièces du même recueil, celle qui me parait se

rapprocher le plus d'une œuvre dramatique. La duplicité

de l'intérêt, qui se porte alternativement sur la mort d'Astyanax et sur le sacrifice de Polyxène, n'y est pas, il

est vrai, sauvée, il s'en faut de beaucoup, avec l'art délicat et profond que nous avons admiré chez Euripide; mais les deux sujets, annoncés ensemble, sont amenés, après des développements distincts, à une conclusion commune, et terminés dans un même récit. Cette disposition, toute simple qu'elle est, donne l'idée d'un certain dessein, d'un ensemble, d'un plan, choses généralement

étrangères aux compositions de Sénèque. Ce n'est pas tout : le poète, corrigeant assez habilement la simplicité d'intrigue des deux tragédies d'Euripide, en a suspendu l'événement par quelques obstacles, et de là sont sorties, ce qui est presque unique dans son théâtre, deux scènes d'une intention d'-'terminée, et même d'un caractère original, qui sans doute ne sont pas exemptes des vices habituels de sa pensée et de son style, mais qui les rachètent aussi par des beautés dramatiques.

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