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LES TROYENNES. HÉCUBE
le loisir de s'épancher, sans autre terme que celui qu'elle
voudrait mettre elle-même à ses plaintes. C'était Andromaque, c'était Polyxène, qui rompaient librement, par un généreux effort, un trop cher et trop pénible entretien. Si la disposition contraire est moins vraie, si elle dégrade un des deux personnages, elle peut ajouter à l'intérêt qui s'attache à l'autre. C'est l'eff'et que produit ici cette parole
d'Andromaque :
« Laisse-nous le temps de pleurer, Ulysse; il ne sera pas long. Permets seulement que ma main puisse fermer les yeux de mon enfant, hélas! vivant encore*. »
Mais je m'aperçois que j'ai, sans le vouloir, corrigé le texte, en effaçant un jeu de mots qui rapproche froidement, par la continuité d'une même expression, reproduite jusqu'à trois fois avec des acceptions diverses, la brièveté du délai réclamé par Andromaque, et la trop
courte vie, je me trompe encore, l'âge tendre, la pf^ti-
tesse d'Astyanax. On ne loue guère Sénèque en pleine
sécurité ; on doit toujours craindre de rencontrer chez lui,
sous des apparences qui vous séduisent, quelque pointe
cachée. Voyez ce que devient ce passage, que je citais comme vrai et touchant, et qui pourrait l'être à si peu de frais, quand on le traduit mot à mot et sans complaisance :
(c II est bien petit, ô Ulysse, l'espace de temps que je réclame pour pleurer : je ne veux que fermer les petits yeux de mon enfant, hélas! avant sa mort. Tu meurs bien petit encore, Astyanax, mais déjà redoutable. »
N'est-il pas curieux que rexcellent et le détestable se
trouvent ainsi séparés par un seul mot, que le goût eût facilement eff'acé? Cela n'est pas rare chez les hommes d'esprit et de talent, auxquels, comme à Sénèque, manque ce don précieux
La situation que je décrivais tout à l'heure, nous 1 avons vue, il y a quelques années, admirablement rendue, dans une production étrangère, sinon par le poëte, du moins par Tacteur qui s'était chargé de remplir de ses pathétiques inspirations cette espèce de canevas, de /tbretlo tragique*. Appius, du haut de son tribunal, ondonnait à ses licteurs de s'emparer de Virginie, et de la remettre aux mains de celui qu'il venait, par un jugement inique, de déclarer son maître. Virginius, le couteau déjà caché dans sa robe, faisait de tendres adieux à sa fille, mourant avant le coup, entre ses bras, tandis que la dure et importune voix du décemvir, troublant le plaisir amer de ce dernier moment, criait à l'amour d'un père de se
hâter!
J'ai exposé, dans un bien grand détail, une scène qui forme comme un drame complet, et est, je le répète, pour l'art et l'effet dramatique, unique chez Sénèque. Je passerai rapidement sur le reste de la pièce, où reparaissent
tous les défauts de l'auteur, presque sans aucune com- • pensation.
Le récit qui fait connaître la mort d'Astyanax et celle de Polyxène offre particulièrement des traits saillants de mauvais goût. Quel est l'objet auquel s'attache de préférence le poète? la peinture des lieux où s'accomplit le
double sacrifice, et surtout celle des spectateurs. Il n'emploie pas moins de douze vers à représenter comment ils se rassemblent et se placent; ceux-là sur une montagne, sur une colline, ceux-ci sur des rochers, quelques-uns
sur des arbres, dont il désigne soigneusement les espèces, d'autres sur des pans de muraille à moitié détruits, plusieurs enfin sur le tombeau d'Hector'^, ce qui ferait penser que le lieu de la scène a changé depuis le troisième acte.
Le courage qu'il prête à un enfant, à une jeune fille, est tout à fait hors de ces proportions de la nature, que les
1. Le Virginius de J. b. Know\es, joué par Macready, à Paris^ en 1828.
LES TROYENNES. HECUBE.
Grecs, Euripide nous Ta montré récemment, savaient
donner à l'héroïsme, et qui seules peuvent le rendre vraisemblable et intéressant. Quelque chose de vraiment incroyable, c'est que cette Polyxène qu'il nous peint, avec une exagération déclamatoire, comme saisie d'une ardeur singulière de mourir, ne joue, dans tout l'ouvrage, qu'un personnage muet. Elle passe tout un acte entre Hélène,
que les Grecs ont chargée de l'odieux ministère de la
tromper sur son sort, en la flattant de Thymen de Pyrrhus, et Andromaque qui lui dévoile ce mensonge, et lui
révèle ce qui l'attend : ses sentiments, dans une telle situation, ne sont connus du spectateur que par le jeu soigneusement décrit de sa physionomie , alternativement triste et joyeuse, selon (]u'il s'agit pour elle d'épouser le fils, ou de mourir sur la tombe d'Achille. Rien ne fait mieux comprendre à quel point ces pièces, qu'elles aient été représentées ou non, étaient étrangères au théâtre, que cette bizarre disposition qui, selon le caprice du poëte,
réduit ainsi à la pantomime un personnage principal, tandis que tous les autres usent et abusent de la parole. Ce
mélange d'actions diverses fait remonter bien haut l'origine du mimolrame.
Je n'ai rien dit du rôle d'Hécube; elle n'est pas, comme
chez Euripide, le centre, le lien de la composition, elle
ne l'anime pas de cette douleur inépuisable qui suffisait
à déplorer tant d'infortunes. C'est un témoin qu'on pourrait retrancher et qui souvent disparaît sans qu'on sache
pourquoi ; c'est un rhéteur qui joue avec la souffrance et disserte sur elle avec emphase ou subtilité. Il y a une