‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 550 sur 893 · scène semée pourtant de quelques beaux traits, où, au · texte numérisé non relu

scène semée pourtant de quelques beaux traits, où, au

milieu des captives troyennes, elle commande en quelque

sorte la manœuvre du deuil, prescrit l'ordre et le nombre

des lamentations, des gémissements, tant pour Hector, tant pour Priam. 11 y en a une autre, c'est la première de l'ouvrage, qu'ont fait assez connaître ces vor«î, si souvent répétés, de Boileau :

Que devant Troie en flamme, Hécube désolé.

Ne vienne point pousser une plainte ampoulée,

Ni sans raison décrire en quels affreux pays

Par sept bouches TEuxin reçoit le Tanais. Tous ces pompeux amas d'expressions frivoles Sont d'un déclamateur amoureux de paroles. Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez; Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. Ces grands mots, dont alors l'acteur emplit sa bouche, Ne partent point d'un cœur que sa misère touche .

Il n'a pas tenu à un commentateur' que l'erreur géographique qui dans la harangue d'Hécube substitue Iç

Tanaïs à lister \ ne passât pour un trait heureux de ca-

ractère. C'est chose, dit-il, pardonnable aune femme Je

le veux bien. Mais alors n'eût-il pas été plus convenable qu elle ne parlât pas de ce qu'il lui était naturel d'ignorer? Sénèque ne se souvcnait-il pas de cette Atossa, de cette mère de Xerxès, qui, chez Eschyle*, ne sait pas seulement ce que c'est qu'Athènes, et s'en informe curieusement. ^ ,

Euripide, je l'avoue, a supposé à ses Troyennes beaucoup plus d'instruction, et j'ai cru devoir le lui reprocher

comme une invraisemblance ^ Sénèque, qui supprime

souvent les beautés, mais qui conserve soigneusement les

défauts et s'applique à les exagérer, a poussé celui-ci au delà de toutes les bornes. 11 y a dans sa Troade un chœur tellement rempli de noms de lieux ^ que l'étude de ce morceau suffirait presque à la connaissance de la géographie grecque. . • xu i

Sénèque ne prodigue pas moins les souvenirs mythologues. On le prendrait pour le plus dévot païen, s il

n'était visible que c'est pur étalage d'érudition, travai de

versificateur; si toutes ces légendes, qu'il entasse à plaisir, ne se trouvaient à chaque instant démenties par une

LES TROYENNES. — HECUBE.

audace sceptique qui passe de bien loin celle que, dans l'intérêt de l'illusion dramatique, on blâme chez Euripide. L'Hécube de ce dernier' invoque, il est vrai, Jupiter sous ies qualifications philosophiques, sans doute très-peu d'accord avec les croyances du temps; son Talthybius \ à la vue du malheur inouï de la reine des Troyens, chancelle dans sa foi religieuse, et s'aventure à douter qu'il y ait des dieux ou qu'ils s'occupent des choses humaines. De tels sentiments, attribués à des personnages homériques, sont certainement un anachronisme répréhensible. Mais Sénèque fait bien pis. Dans une pièce où se trouvent un songe prophétique, une apparition, où une ombre est

honorée par un double sacrifice humain, vous rencontrez avec étonnement un chœur consacré, tout entier, à nier l'immortalité de l'âme et la vie future. Ce chœur est un très-beau morceau de poésie, qu'on peut mettre à côté du troisième livre de Lucrèce. Voltaire, qui l'a cité plus d'une fois comme un fait curieux de l'histoire morale des anciens, en a imité les derniers vers' ; mais, en conservant ridée, il a singulièrement altéré l'expression qui dans le latin a plus de gravité et d'élévation.

L,e palais de Pluton, son portier à trois têtes,

Les couleuvres d'enfer à mordre toujours prêtes, Le Styx, le Phlégéthon, sont des contes d'enfants, Des songes imposteurs, des mots vides de sens*.

Nous n'avons pas qualité pour faire ici le procès au philosophe ; mais nous devons blâmer le poète lorsqu'il

proteste si étrangement dans son drame contre les croyances mêmes qui lui servent de fondement. Quelle

vie pourrait animer une œuvre à laquelle manque cette

conviction poétique dont le théâtre surtout ne saurait se

passer? Il n'y a, dans les pièces de Sénèque, de sincère

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