T. il, p. 146 sqq
EUniPIDE.
devait, comme un apologue, conduire à une moralité
précise. Cliateaubrun supposa donc que les malheurs multipliés d'Hécubc étaient la conséf|uence naturelle et la
juste punition de la trop grande indulgence de cette reine I our son lils Paris; et à l'inévitable monotonie de ses
plaintes, il ajouta bien gratuitement celle de ses remords iastidicusement rappelés d'un bout à l'autre de la pièce, jusqu'à ce qu'enfin elle se résumât par ces vers si faux et si froids :
Je me meurs. Rois, tremblez; ma peine est légitime.
J'ai chéri la vertu, mais j'ai soufferl le crime.
C'était une autre règle, non moins respectée, que les
personnages principaux fussent perpétuellement ramenés sur le théâtre, même lorsqu'ils n'y avaient que faire. Cliateaubrun y tint presque continuellement groupés autour d'Hécube, et Cassandre, et Androraaque, ctPolyxène,
dont Euripide avait, au contraire, avec tant de raison^ exposé isolément les infortunes. Tl en résulta, entre ces acteurs si intéressants, une glaciale distribution d'hémistiches et de monosyllabes par lesquels ils témoignaient (!e leur présence et semblaient répondre à un appel, sans
que leur situation, leur caractère particulier eussent le loisir de s'y développer.
Cette scène ainsi encombrée fut encore embarrassée de
ces subalternes insignifiants que la tradition, et comme l'étiquette dramatique attachait alors à la personne des héros de tragédie. Le même poëtc qui avait donné à Philoctète abandonné dans son île une fille, et à cette fille une SLiivante, ne put présenter au public le jeune Astyanax sans sa gouvernante Géphise. Le prêtre troyen Thestor
marcha accompagné de son confident Iphis, de plus sacrificateur, et au lieu du héraut Talthybius dont le nom
est consacré, le conseil des Grecs en eut deux, ce qui est plus digne, Idas et Hilus.
Les tragédies grecques imitées par Chateaubrun i&
composaient d'une suite de tableaux. Le poëte français,
pour accommoder à nos habitudes théâtrales cette sim-
LES TROYENNES. — HECUBE.
plicité, transforma, par une nouvelle com lication d'intrigue, chacun de ces tableaux en un drame distinct, et fit disparaître ainsi l'unité dont Euripide avait, avec tant
d'art, sauvé au moins l'apparence.
Que si l'on examinait en eux-mêmes ces incidents
ajoutés après coup au sujet, on les trouverait probablement d'une invention bien puérile : car il s'agit ici de malheurs inévitables qui ne laissent d'autre défense que les larmes, qui ne i ouffrent d'autre remède que la résignation.
Quel ressort imagina le poëte pour entretenir 1 attente
et la curiosité du spectateur, et le faire espérer contre tout espoir ? L'intervention de Thestor, un prêtre troyen,
protégé comme tel par Galchas. C'est ce Thestor qui d'abord croit pouvoir racheter de ses trésors la famille de Priam, sans prévoir ce qui lui arrive, qu'ils ne pourront
lui servir à se racheter lui-même. C'est lui qui encore,
d'une façon tout à fait romanesque, par des moyens pour lesquels l'auteur dispose fort librement du temps et de notre crédulité, parvient à sauver Astyanax. Un de ces moyens est bien odieux, et court risque de retirer à Andromaque une forte part de l'intérêt qu'elle excite : il
substitue à Astvanax un autre enfant qui est près de périr en sa place. Si l'on a pu blâmer* chez Racine le simple souvenir de cette ruse cruelle, qu'en doit-on dire lorsqu'elle est ainsi mise en action?
Enfin, quoi de moins antique, de moins conforme à Eu-
ripidq, et de moins vrai que ce Calchas, plus pitoyable que tous les Grecs, qui veut sauver Polyxène de leur superstitieuse fureur, et, par opposition, que le raffinement de cruauté de ceux-ci, qui condamnent Hécube à assister
au sacrifice de ses enfants ; que le langage cérémonieusement froid de tous ces personnages dans des situations
qui devraient faire éclater avec violence les plus énergiques sentiments de la nature ?
C'est là le défaut capital de la pièce ; les autres lui sont
1. Manzoni, LettrCj etc., citée i»lus haut, p. 293, et t. JI, p. 279 sqq.
communs avec de fort beaux ouvrages où le caractère antique n'est guère plus respecté. Du moinsy reste-t-il, élo-
querament reproduite, l'image delà passion à laquelle n'a pu atteindre la faiblesse de Gbateaubrun. Soit qu'il copie Euripide, soit qu'il corrige Sénèque, son goût, se montre pur, mais sans puissance. Quelques-unes de ses scènes semblent toucbantes, mais par les idées, qui sont d'au-
trui, non par le langage qui lui appartient. Tout au plui
atteint-il quelquefois au naturel et à la simplicité, comme dans ces vers :
Hélas ! mon fils, pour toi que puis-je faire encore?
Mon bras, mon faible bras peut-il te conserver .'
Nous n'avons plus d'Hector qui puisse nous sauver*,
et dans cet autre, adressé par Andromaque à Ulysse, lorsqu'elle a réussi à l'éloigner du tombeau de son époux :
Ces farouches soldats, les laissez-vous ici*?
La Harpe' nous a conservé le souvenir de l'effet que produisait en prononçant ce vers la célèbre Gaussin.
Mlle Dumesnil, Mlle Clairon, prêtaient aux douleurs maternelles d'Hécube, aux transports prophétiques de Gassandre , le pathétique et l'éclat que ne leur avait pu
donner le poëte. C'est ce qui peut faire comprendre
un succès dont aujourd'hui on a droit d'être étonné. Un incident particulier, que rapportent les correspondances du temps S ajouta à la vogue de l'ouvrage. Mme de Pompadour imagina de donner , en s'y évanouissant, une éclatante preuve de sa sensibilité. Enfin, et ^cttc explication honore plus le poëte que ne le pourrait faire la meilleure tragédie, le public ee plaisait à récompenser sa modestie, sa simplicité, à couronner par un