Voyez t. II, p. 15s(iq
HERCULE FURIEUX
VHercule furieux^ que de le comparer à la pièce du même
titre qui fait partie du théâtre de Sénèque. C'est le même
sujet, et aussi à peu près le même plan. Mais quelle
différence dans l'exécution 1 Ce que touche légèrement Euripide, ce qui n'est que son point de départ, je veux
dire l'histoire fabuleuse d'Hercule, devient pour le déclamateur latin le sujet d'interminables lieux communs. En
revanche, il n'y a pas trace chez lui, parmi toutes ses
exagérations, tous ses raffinements, ses descriptions, ses
déclamations, ses maximes, de ces traits de nature, d'une
expression si vraie, si naïve, par lesquels le poëte grec a
ramené à l'humanité, c'est-à-dire à l'intérêt dramatique, un sujet merveilleux. Cette différence fondamentale, qui se retrouve dans chaque détail, faisons-la ressortir par une analyse rapide de Y Hercules furens. Aussi bien est-ce la dernière pièce du même recueil que nous rencontrerons sur notre chemin.
Sénèque, qui n'imite guère d'Eurîpîde que ses défauts,
n'avait garde de ne pas lui emprunter l'usage de ces prologues si peu dramatiques, qu'on lui a justement reprochés. Il y a peu de ses pièces que n'ouvre, par un morceau
de ce genre, quelque divinité. Ici, c'est Junon qui, dans cent vingt-quatre vers, pleins, comme tout le reste d'ailleurs (il ne faut pas insister là-dessus), d'emphase et de recherche, entretient sa haine pour Hercule par le souvenir des inutiles épreuves auxquelles elle l'a soumis, et, désespérant de le vaincre autrement que par lui-même,
annonce Tintention de recourir aux Furies pour égarer sa
raison. Le premier acte se complète par un morceau de
quatre-vingts vers où un chœur de Thébains s'amuse à
peindre, avec le lever du jour, les soins divers qu'il ramène à la campagne et à la ville, la vie inquiète de l'ambitieux, le calme, le bonheur que donne une condition médiocre. Ce morceau bien composé, ingénieux, élégant, n'est qu'un lieu commun de morale, souvent reproluit par l'auteur, et qui sans doute avait son prix au temps de l'Empire, mais sans rapport aucun avec le sujet. l\ ne
8*y rattache qu'au moyen d'une équivoque, par le rap-
prochement de cette impatience funeste qui fait courir
les mortels au-devant de la destinée, déjà si prompte*, et de l'audace aventureuse qui a conduit Hercule aux enfers.
Avec Mégare qui entre sur la scène au second acrte, il semble que le drame lui-même devrait enfin y paraître Mais il est encore comme ajourné par une revue nouvelle,
toujours fort ampoulée, fort prétentieuse, des travaux
d'Hercule. Ce n'est qu'après plus de quarante vers, donnés
à cette amplification obligée, à ce thème successivement
traité par tous les acteurs de la pièce, que Mégare achève
l'exposition en faisant connaître à quelle oppression l'absence d'Hercule a laissé en butte sa famille. Elle se rassure, avec une complète déraison , par la pensée que le héros qui autrefois, séparant l'Olympe et l'Ossa, ouvrit un passage au Pénée, saura bien s'en frayer un à luimême, à travers la terre, pour revenir des enfers. La Mégare d'Euripide n'avait pas assurément de ces idées-là.
L'inconséquence des caractères , et des caractères de
femmes surtout, on l'a pu voir par les étranges contradictions que prête arbitrairement Sénèque, par exemple
à sa Clytemnestie, à sa Médéc, à sa Phèdre, est un des principes de sa poétique. Cette même femme qui tout à l'heure avait tant de foi dans le retour, par voie d'éruption volcanique, pour ainsi dire, de son époux, cesse tout à coup d'y compter, surtout lorsque Amphitryon s'applique à la rassurer. Il se fait une sorte d'échange capricieux
entre les deux personnages, qui débattent subtilement,
non-seulement les raisons qu'ils peuvent avoir d'espérer
OU de craindre, raisons parmi lesquelles il s'en trouve qui
ajoutent un nouveau chapitre à l'histoire des travaux
d'Hercule, mais encore les maximes contraires de la confiance et du découragement. Cela est encore bien loin du naturel, de la vérité, de la profondeur philosophique, qui nous ont frappés dans les scènes correspondantes d'Euripide. Arrive Lycus, auquel Sénèque a retiré sa noble
l. V. 183sqj.
Il ?!
HERCULE FURIEUX
origine, et par conséquent les droits apparents que lui avait donnés, sans doute d'après la tradition, le poëte grec. Le Lycus latin est sans aïeux, et, dans l'intérêt de sa nouvelle puissance, il voudrait en acquérir par un mariage avec Mégare. Je ne blâme pas cette invention de Sénèque*, tout à fait semblable à ce qui s'est vu depuis
dans l'Héraclius de Corneille, dans la Mérope de Voltaire;
mais une proposition aussi délicate que celle de devenir
l'époux d une femme dont on a fait périr récemment le
père et les frères, demandait à être ménagée avec plus
d'adresse, ce n'est pas assez dire, avec moins de brutalité que n'en apporte Lycus à cette négociation. Mégare la repousse avec une indignation à laquelle ôte beaucoup de son effet son exagération subtilement déclamatoire. Il ne faut rien outrer, même l'expression des sentiments les plus légitimes. Mégare donne quelque avantage à Lycus
lorsqu'elle lui dit :
« Tu m'as ravi mon père, mon trône, mes frères, mes pénates, ma patrie. Que veux-tu de plus? Un bien me reste qui
m'est plus cher que frère et que père, que mon trône et mes
pénates, ma haine pour toi. Encore rcgretlé-je que ce bien me soit commun avec le peuple. Combien peu il m'en laisse, qui soit tout à fait à moi*.... »
Ce n'est certainement jjas de 1 école d'Euripide que procède cette manière de faire parler la passion. Ce qui en vient plus directement, mais avec les additions, les
embellissements qu'on peut s'imngincr, c'est une longue
controverse, tantôt en dialogue coupé, tantôt en tirades,
sur la gloire d'Hercule contestée par Lycus, défendue par
Mégare et par Amphitryon. Ce dernier se charge particulièrement d'établir ce dont, chez Euripide, il renvoyait avec plus de convenance le soin à Jupiter^, qu'Hercule
est bien le fils du maître des dieux. Lycus termine la contestation en déclarant que, ce qu'on lui refuse, il se l'assurera par la force, et comme Mégare réplique qu'alors elle complétera le nombre des Danaïdes, le tyran, poussé à bout, ordonne, ainsi que dans la pièce grecque, d'embraser le temple qui sert d'asile à la femme et aux enfants
d'Hercule. Après un tel ordre, dans lequel probablement
est compris Amphitryon, il n'y a pas trop lieu à la demande qu'il fait de mourir le premier, encore comme dans
la pièce grecque. Quelqu^^ chose de tout à fait latin, latin
du temps de Sénèque, chez lequel il en est toujours ainsi*, latin du temps de l'Empire, de ce temps oii Tibère, à qui remontent ces traditions de cruauté, disait d'un homme qui avait prévenu le supplice par une mort volontaire : « Garvilius m'a échappé, » et répondait à un autre qui lui demandait de le faire mourir : « Nous ne
sommes pas encore assez bons amis pour cela^, » c'est la
réponse de Lycus :
« Qui condamne à mort, indistinctement tous ses ennemis ne sait pas être tyran. 11 faut des traitements divers selon les diverses fortunes. Aux heureux ordonnez de mourir, défendezle aux malheureux ^. »
Le Lycus d'Euripide est d'une époque moins raffinée, oii les tyrans eux-mêmes ne sont pas plus méchants qu'ils n'ont besoin de l'être.
Cependant Amphitryon, resté seul avec Mégare, invoque
le secours des dieux, puis, comme il se fait trop attendre,
celui de son fils :
Quid deos frustra precor?
Ubicumque es, audi, nate*;
et aussitôt le temple s'ébranle, la terre mugit, un bruit
1. Elle a été mêlée à la fable d'Euripile dans un Hercule furieux de 1638, détestable ouvrage d'un certain Nouxellon, dont on peut voir l'analyse, t. V, p. 452 de l'Histoire du Théâtre français des frères Parfait.