‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 585 sur 893 · Metam., XI ^ 623. ' ^ r · texte numérisé non relu

Metam., XI ^ 623. ' ^ r

HERCULE FURIEUX

c'est, en outre, qu'il n'abandonne la résolution de s'ôter

la vie, que quand son père, dont il a repoussé les supplications, menace de se frapper lui-même. A cela près, tout est semblable, pour la disposition générale du moins; mais cette identité fait encore mieux ressortir qu'une

plus grande variété de dessin, à quel point diffèrent, pour le sentiment de la vérité dramatique, pour le ton, pour

le style, Euripide et Sénèque.

Chez tous deux, Hercule, en s'éveillant, ne peut s'expliquer en quels lieux il se^ trouve; mais ce que le grec exprime, on s'en souvient, avec simplicité, se traduit, dans le latin, selon un procédé d'amplification familier à l'auteur, par cette énumération géographique :

« ... Où suis -je? près du berceau de la lumière? sous rOurse glacée? à cette extrémité occidentale deTunivers, borne

de rOcéan **'... »

L'Hercule d'Euripide, élevant la voix, demande s'il n'y

a pas près de là quelqu'un qui veuille éclairer son ignorance. L'Hercule de Sénèque, quand il aperçoit les corps sans vie de sa l'emme et de ses enfants, s'écrie de même pour qu'on lui apprenne quel est le meurtrier ; mais, par cette prétention de se montrer savant en géographie dont, comme tous les personnages de ce théâtre, il ne

peut se défaire, il interroge emphatiquement tous les habitants de la Béotie, tous ceux de l'Attique, tous ceux du

Péloponnèse, dont certes il n'a pas l'espoir d'être entendu.

Contraste frappant 1 L'Hercule du théâtre latin est bien

plus occupé de l'affront que lui a fait l'audacieux auquel le sommeil même d'Alcide n'a pas fait peur, de la curiosité de connaître cet ennemi qui peut se dire son vainqueur, du désir de se mesurer avec lui, quelque forme otlVayante qu'il revête, qu'il ne l'est de la perte cruelle

dont il est frappé. Alors même que la vérité lui est connue, il ne peut, il s'en accuse avec quelque éloquence',

l. V. 1138 sqq.. — 2. V. I22G sqq.

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trouver de larmes pour ses enfants. Il ressemble bien peu

à cet Hercule du théâtre grec qui se confond, par l'eflusion de ses tendresses et de ses douleurs paternelles, avec tous les pères.

Le désespoir du héros et la résolution qu'il lui inspire

sont de part et d'autre rendus avec non moins de diversité. Là, il est question, tout simplement, de se précipiter du haut d'un rocher, de se percer la poitrine, de se

placer sur un bûcher. Ici, c'est bien autre chose. L'Her-

cule de Sénèque se met l'esprit à la torture pour chercher à son corps quelque supplice original; il songe d'abord au roc et au vautour du Caucase, laissés vacants par Prométhée; puis aux Symplégades, ces écueils mouvants de l'Euxin, qui toujours s'entre-choquent, et entre lesquels il pourrait se faire très-convenablement broyer.

L'idée d'un bûcher lui vient aussi; mais quel bûcher!

une forêt ! les bois du Pinde et du Githéron ! et par-dessus,

Thèbes avec ses maisons, ses temples, ses sept portes, et

si c'est trop peu, la terre entière. Ou bien encore, car il

est singulièrement inventif, il brûlera ses mains qui ont servi le courroux de Junon, et leurs tendres victimes, avec le bois de son arc, de ses flèches, de son carquois! Amphitryon n'a pas tort de remarquer qu'il est encore un peu furieux :

Nondum tumultu pectus altonitum caret'.

Je pourrais multiplier sans fin de tels exemples. Ceux

que j'ai cités, ceux qu'offre en abondance la spirituelle

analyse de Brumoy, sont plus que suffisants pour établir

que la tragédie de Sénèque, brillante, je le veux bien, mais brillante d'un faux éclat, est une transformation complète do la tragédie d'Euripide; que par la substitution constante des prétentions antidramatiques du bel esprit à la vérité passionnée, pathétique de l'expression . cette imitation, assurément trop libre, trop hardie^ oflre

HERCULE FURIEUX

un commentaire indirect, fort instructif, de l'ouvrage ori-

^' Suétone* met au nombre des rôles tragiques chantés par Néron celui d'Hercule furieux, et il raconte qu'un feune soldat, de garde près de la scène, le voyant, comme cela était dans le sujet^, charger de liens, prit la chose

au sérieux et accourut pour défendre son empereur. Cette

anecdote piquante nous montre qu'au temps de Sénèque

on louait sur les théâtres de Rome une imitation plus rapprochée que la sienne du dbdèle grec, peut-être la pièce grecque elle-même'.

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