Voyez notre t. II, p 113 sqq
Creuse * avec un admirable à-propos. Le reste n'est pas
moins frappant :
ION
Hélas! parmi tant de prospérités, quel sujet de tristesse !
CREUSE
Mais vous-même, qui êtes-vous? Que celle qui vous a mis au
jour me semble heureuse !
ION
On m'appelle le serviteur du dieu, et je le suis, ô femme!
Lui avez-vous été donné par la ville, ou bien vendu comme esclave?
ION
Je rignore; tout ce que je sais, c^est que j'appartiens à
Apollon.
CREUSE
Je vous plains à mon tour, ô étranger!
ION
Il est triste en effet de ne pas connaître quelle mère vous a donné la vie, de quel père on est né.
CREUSE
Est-ce en ce temple que vous faites votre demeure?
ION
Ma maison est celle du dieu, partout où m'y surprend le
sommeil.
CREUSE
Et quand y êtes- vous venu? dans votre enfance? dans un
âge plus avancé?
ION
Je ne faisais que de naître, à ce qu'on assure.
CREUSE
Quelle est, parmi les femmes de Delphes, celle qui vous a nourri (le son lait?
ION. Jamais femme ne m'offrit sa mamelle. C'est ici qu'on m'a
élevé.
ION
CREUSE
Qui donc, infortuné? Quel rapport entre son sort et le mien !
ION
La prêtresse de Phébus. Elle me lient lieu de mère.
CREUSE
Mais vous avez atteint Tâge d'homme. Qui pourvoit à vos
besoins?
ION
l. V. 3C8 sq.
Ces autels qui me nourrissent, les dons des étrangers, jusqu'à ce jour.
CREUSE
Malheureuse, quelle qu'elle soit, celle qui vous fit naître!
ION
Peut-être dut-elle rougir de ma naissance!
Vous possédez sans doute quelque bien? Ces vêlements annoncent l'aisance.
ION
Je les dois au dieu que je sers.
CREUSE
N'avez-vous point cherché à découvrir vos parents?
ION
Je n'avais, pour cette recherche, aucun indice.
CREUSE
Hélas! je sais une femme bien malheureuse et comme votre
mère.
ION
Laquelle? Apprenez- moi. Venez à mon aide, de grâce!
CREUSE
C'est pour elle que je me suis rendue ici....
ION
Dans quel dessein? Si je pouvais vous servir?
CREUSE
Pour obtenir une secrète réponse.
ION
Et sur quoi? Dites seulemeni, le reste me regarde.
Ecoutez donc. Mais je n'ose. La honte m^arrête.
ION
Que faire alors? C'est une déesse peu sccourable.
CREUSE
Celte femme, cette amie, eut commerce avec Apollon.
ION
Avec Apollon! une mortelle! que dites-vous, étrangère?
CREUSE
Le dieu la rendit mère d'un fils.
ION
Non : cela ne peut être. C'est là le crime d'un homme et non pas d'un dieu.
CREUSE
Ce qu'elle raconte n'est que trop véritable. Elle ^ut ensuite bien à souffrir.
ION
Et quoi donc? l'épouse d'un dieu!
CREUSE
Elle exposa son fils....
ION
Cet enfant, où est-il? voit-il encore la lumière?
Qui le sait? c'est ce que je viens demander à l'oracle.
ION
Mais, s'il n'est plus, comment pense-t-on qu'il ait pu périr
CREUSE
Elle craint qu'il ne soit devenu la proie des bêtes sauvages-
ION
Et qui le lui fait croire?
ION
CREUSE
Lorsqu'elle revint à la pkce où elle l'avait mis, elle ne le
trouva plus.
ION
Y vit-elle des traces de sang
CREUSE
Non, à ce qu'elle assure; et cependant elle visita soigneusement les lieux d'alentour.
ION
Quel temps s'est écoulé depuis qu'a ainsi disparu cet enfant malheureux?
CREUSE
S'il vivait, il serait à peu près de votre âge ».
Que d'art et de naturel dans ce dialogue ! N'y voit-on
pas comme je l'ai annoncé, se révéler à demi le secret de la mère et du fils, et approcher par degrés une reconnaissance que le poète aura Fart d^nterrompre et de suspendre par des incidents habilements ménages.
Ion est touché du malheur de Creuse ; car, comme il le fera entendre plus tard, il ne lui a point échappé que sous un autre nom, elle a raconté sa propre histoire, il lui refuse cependant le service qu'il lui avait d abord
offert ; il craindrait, dit-il, d'offenser le Dieu en l inter-
rogeant témérairement sur ce qui lui est si peu hono-
rable
Cependant Xuthus arrive. Il s'était arrêté à consulter
l'oracle de Trophonius, duquel il a appris, pour toute réponse, que ni lui ni la reine ne retourneraient chez eux sans enfants. Celte réponse équivoque, que chacun des deux époux interprète secrètement selon ses désirs, les remplit d'espérance. Xuthus d'après le privilège accordé aux hommes par les usages du tenople de Delphes, va chercher dans le sanctuaire même d'Apollon un SG-
J. V. 308-357. Cf. Virg., Mn., III, 491 :
Et nunc aequ.ili lecura pubcsccret aevo.
ION
cond oracle qui confirme et explique le premier ; pour
Creuse, elle se rend aux autels sur son invitation, pour
y offrir un sacrifice. Ion, resté seul, s'entretient, tout en
vaquant aux soins de son ministère sacré, de ce que lui a révélé l'étrangère, et, malgré sa piété, il se laisse aller * à quelques réflexions hardies, celles du poète, et même du philosophe, autant et plus encore que du personnage, sur les exemples criminels que les dieux donnent parfois aux mortels. Le chœur, de son côté, dans de fort belles strophes, exprime un vif désir de voir s'accomplir les vœux de ses maîtres, vœux qui s'accordent assez mal, comme on l'a vu, mais qu'Apollon
trouvera moyen de concilier.
En effet, Xuthus reparaît bientôt plein de joie. Le
dieu lui a déclaré que la première personne qui s'offrirait à ses yeux en sortant du temple serait son fils. Il rencontre le jeune néocore et le salue de ce nom. Une explication, assurément fort nécessaire, le rai^prochement de certaines circonstances, de certaines dates, donnent à l'oracle du dieu une vraisemblance dont se contentent, sans un trop rigoureux examen, les deux parties
intéressées. Cependant, le roi d'Athènes veut à l'instant
emmener le fils qui lui est rendu. Celui-ci se détourne
avec embarras ; de tristes et sages réflexions troublent le
plaisir que lui cause l'heureux changement de sa fortune. Voici sa réponse, d'une éloquence simple et pénétrante, et fort convenablement remplie de ces moralités qui étaient dans le g'>nie d'Euripide, et qu'il n'a pas toujours aussi bien placées * :
« Les choses paraissent tout autres, lorsqu'elles sont encore loin, ou qu'on les voit de près. Sans doute j'embrasse avec
transport l'heureuse fortune qui me fait retrouver un père. II