V. 439 sqq. Cf. 342, 370 sqq. ., ^ ^u- x a
2 Par e\erople dans le di-cours apologétique du fils de Tnesée à son père, Hippolyt.. v. lOll sqq ; dans celui par lequel Jocaste s'efforce de réconcilier ses fi s, nhœnùs., v. 528 sqq. Sophocle lui-poême a pu être accusé de morali.>er hors de propos, lorsqu'il a prêté à Créon ^o défendant contre les imputations d'Œd^pe des raisons do ce genre, Œdip. Tyr., v. 574, sqq. Voyez, précé Jetnment, l. II, p. 172; Hl, f>9, 315 sq.
me vient cependant d'importunes pensées, que je dois vous dire. Je sais que Tillustre Athènes se vante d'être la fille du sol, de ne
devoir à aucun autre peuple son origine. Et moi j'y paraîtrai avec
une double tache, un père étranger, une naissance illégitime.
Que si, sentant ce qui me manque, je m'humilie, je m'efface, on rne traitera d'homme de rien. Si, au contraire, m'élançant aux premiers ranps, je prétends être quelque chose, j'encourrai la haine des petits, naturellement ennemis de la puissance.
Quant aux sages qui, pouvant parler, préfèrent garder le silence, et ne s'empressent pas de courir aux affaires, ils riront entre eux de ma folie, et me blâmeront de ne point savoir rester en repos loin du trouble et des dangers de la vie publique. Je veux que je parvienne à me placer parmi les grands, parmi les hommes d'État, je n'en serai que plus en butte à la malignité des jugements. Car il en est ainsi, mon père : ceux qui ont le gouverment, les honneurs, ne voient dans leurs rivaux que des ennemis. Et puis j'arriverais dans une maison étrangère, auprès
d'une femme privée d'enfants, qui, après avoir partagé votre
disgrâce, n'aurait point de part à votre bonheur, et s'entretiendrait amèrement de son infortune et de son chagrin. Comment pourrais-je éviter sa haine, lorsqu'elle me verrait assis à vos pieds, et elle-même dépourvue d'un bien qui vous serait accordé? Ou bien vous vous détourneriez de moi pour vous attacher à votre épouse; ou, me donnant la préférence, vous rempliriez de trouble votre maison. Que de fois le fer, le poison
n'ont-ils pas servi la vengeance de femmes offensées! D'ailleurs,
mon ptre, je l'avoue, je plains votre compagne, condamnée à vieillir dans la stérilité; elle ne méritait pas, Hlle de si nobles
pères, de rester sans enfants. Pour la royauté, c'est à tort qu'on
la vante. Elle a des dehors qui plaisent, mais au dedans qu'elle
est triste ! Est-ce être heureux que de passer sa vie dans la crainte, dans les soupçons? Oh! je préfère une vie privée, avec le bonheur, au plaisir d'être roi, s'il faut mettre sa joie dans de
criminels amis, s'il faut haïr les gens de bien, par crainte de mourir. Vous allez me dire que les plaisirs de Topulence compensent tous ces ennuis; qu'être riche est chose bien douce. Je n'aimerais guère, pour sauver mon or, prêter sans cesse l'oreille au bruit et me consumer en soins. Une fortune médiocre, mais paisible, me plairait davantage. Et voyez, mon père, quel est
ici mon bonheur! D'abord le doux loisir, si cher à l'homme;
ensuite peu de soucis. Nul méchant ne se trouve sur mon chemin : je n'ai point ce déplaisir insupportable de céder le pas à qui vaut moins que moi. C'est au culte des dieux, c'est au commerce de mortels satisfaits, que sont consacrés mes instants. Les uns partent, d'autres arrivent : toujours nouveau pour eux, comme ils le sont pour moi, je ne crains point d'être un jour moins agréable à leurs yeux. Ce que les hommes doivent le
plus désirer, et ce quMls ne désirent pas toujours, la loi, d accord avec la nature, m'oblige de me conserver vertueux et pur devant la divinité. Voilà, mon père, pourquoi mon sort présent
me semble préférable à celui qui m'attend ailleurs, boullrez donc que je vive pour moi. Être heureux dans la grandeur ou dans la médiocrité, n'est-ce pas toujours le bonheur .' »
Ces bonnes raisons ne peuvent convaincre Xuthus ; il insiste pour que son fils, à qui il donne le nom d'Ion, en mémoire de l'heureuse rencontre qui le lui a iait retrouver, l'accompagne à Athènes. Il l'engage à se réunir
une dernière fois, dans un festin, avec ses amis ; seulement il juge prudent de chercher pour celte fête (juel-
que prétexte plausible, et de cachor quelque temps à
Creuse un secret auquel elle a besoin d'être préparée. Il recommande donc au chœur le silence, sous peine de la vie. Mais celui-ci, plus attaché au sang dErechthée qu'à l'Achéen Xuthus, indigné de l'aflront que reçmt, par l'introduction d'un étranger dans la famille royale, sa reine et sa maîtresse, se promet bien de désobéir. C'est
une exception remarquable à la discrétion habituelle et
souvent peu raisonnable ^ de ce personnage de convention. . , Sa menace ne tarde pas à s'accomplir. Creuse, (jui n a
pas abandonné le dessein de consulter l'oracle sur l'intérêt particulier dont elle est préoccupée, mais qui, nous l'avons déjà dit, ne peut pénétrer elle-même dans le sanctuaire, revient avec un vieillard qu'elle charge de ce soin. C'est un bien vieux serviteur, car il a autrefois élevé l'enfance d'Érechthée. Le poète ne manque pas d'appuyer, avec quelque complaisance , sur le tableau de sa
décrépitude. Il le représente qui gravit avec peine, appuyé
sur son bâton, le rude sentier du temple. Je me figure ju'on
le voyait venir, avec Creuse, par l'une des montées qui de
l'orchestre conduisaient sur la scène. Enfin, les voilà arrivés, et le chœur placé sur le chemin, leur révèle, après
2. Voyez Ilippolyt., v. 710 sq , 889 sq ; Med.y 270 sq.j et, dans noire
t. Uî, p 57 sq., 130 sq.
ION
quelques hésitations qui excitent vivement leur curiosité et leur impatience, tout ce qui vient de se passer. Le vieillard y voit un jeu concerté pour placer sur le trône d' Athènes le fils de quelque esclave; l'indignation qu'il en éproive, comme Athénien, comme serviteur de la maison d'Érechthée, l'emporte à une violence qu'on n'aurait pas cru pouvoir attendre de son âge et de sa faiblesse. Il conseille sans détour à Gréuse de prévenir, par la mort
de ses ennemis, le sort cruel qu'elle en doit attendre.
Creuse ne répond point; elle est tout entière à l'étrange nouvelle qui vient de lui découvrir un malheur si inattendu, de détruire si cruellement tous ses plans de bonheur ;'ellc accuse la perfidie de son époux, l'ingratitude, la dureté d'Apollon, et, par un de ces mouvements de la nature que savait surprendre le génie pathétique des Grecs, dans le trouble de son désespoir, elle laisse échapper le secret qu'elle a gardé si longtemps, si soigneusement renfermé. Il faut voir sous quelles gracieuses ima ges se produisent tout à coup, au milieu de la véhémence de ses plaintes et de ses reproches, les souvenirs encore chers de l'amour d'un dieu *.
« Que faut-il faire, ô mon âme? Garder le silence? ou, surmontant ma pudeur, révéler un secret funeste? Eh! pourquoi cette contrainte? Que me veut cette importune vertu, contre laquelle je lutte encore? Mon époux ne m'a-t-il pas trahie? Je
n'ai plus de maison, plus d'enfants; elles ne sont plus ces espérances que je me flattai vainement de conduire à une fin heureuse, en taisant ma disgrâce et ses déplorables suites. Non, non, je le jure..., je ne la cacherai pas plus longtemps, je me soula'^erai enfin d'un pénible far.leau. Mes yeux fon<lent en larmèl, mon cœur succombe à la douleur, quand je me vois si
cruellement poursuivie et des hommes et des dieux : oui, je
ne crains pas de le dire, des dieux ingrats et perHdes. C'est
toi... fils de Latone, que ma voix accuse à la clarté du ciel.
« tu vins à moi, avec ta chevelure dorée, dans tout ton éclat, lorsque je remplissais mon sein et ma robe d'une bril-
1 Ainsi^ dans une admirable scène de VAgamemnon d'Eschyle, V. 1236 sqq.jCassandre, près de sa fin, adresse à ApoUon, dont l'amour et les funestes dons l'ont rendue si malheureuse, des reproches où semble percer un accent de lendresbC. Voyez notre t. I, p. 324.
ti
lante moisson de fleurs, pour m'en parer; et puis tu me saisis dans tes bras, tu m'entraînas au fond d'un antre, appelant à
grands cris ma mère, dieu ravisseur, possédé de la lureur de Vénus.
« Malheureuse ! je donne le jour à un fils, et, par crainte de ma mère, je le dépose dans cet antre, ta couche nuptiale, où
un triste hyménée t'unit une triste mortelle. Hélas! hélas! il
n'est plus, les oiseaux l'ont dévoré, mon malheureux enfant,
qui est aussi le tien. Et toi cependant tu te plais aux accords de ta lyre, aux accents de ta voix *....»
Cette révélation imprévue étonne beaucoup le vieillard.
A travers la douleur qu'elle lui cause, perce toutefois l'espérance de trouver au trône d'Érechthée un plus légitime
héritier que l'étranger, fils de Xuthus. Mais cette illusion est bientôt détruite par les tristes réponses qu'obtiennent de Creuse ses pressantes questions. La malheureuse mère est forcée de redire, sans cacher comme tout à l'heure sous le nom d'une autre sa profonde confusion, comment son enfant a péri abandonné. Il n'y a pas là,
certainement, une répétition que doive reprendre la critique ; bien uu contraire. Et quel pathétique déchirant dans
ce dialogue :
LE VIEILLARD
Qui donc l'exposa? Ce n'est pas vous?
CREUSE
Moi-même, dans l'ombre de la nuit !
LE VIEILLARD
Eûtes-vous quelque complice?
CREUSE
Le malheur et le mystère.
LE VIEILLARD
Gomment pûtes- vous abandonner voire enfant?
CREUSE
Gomment? après mille cris de douleur.
LE VIEILLARD
Hélas! coupable mère! dieu plus coupable encore!
ION. ^3
CREUSE
Si vous Paviez vu, comme il me tendait les bras!
LE VIEILLARD
Il cherchait le sein et les embrassements de sa mère
CREUSE
Oui, cette place où if devait être et dont je le repoussais '.
L'espèce d'enivrement de douleur où le sentiment de
tant d'infortunes, anciennes et nouvelles, plonge la fille
et le vieux serviteur d'Érechthée, les ramène l'un à proposer la vengeance, l'autre à écouter ce funeste conseil.
Il veut qu'elle embrase le temple d'Apollon; elle s'y refuse par crainte religieuse : qu'elle fasse périr son époux ; elle respecte encore en lui le saint nœud qui les lie. C'est Ion qui expiera les torts de Xuthus et ceux d'Apollon. Un poison sûr, que Creuse remet au vieillard, sera versé par lui dans la coupe du jeune homme, pendant le repas
qu'il donne à ses amis. Cette résolution cruelle, qu'ils proclament généreuse, comme pour tromper leurs remords,
dont le chœur célèbre la justice et appelle l'accomplissement avec un enthousiasme sans doute aussi peu sincère,
dégrade, on ne peut le nier, des personnages qui, jusqu'ici, ont puissamment captivé l'intérêt. C'est là un défaut fort ordinaire à Euripide et qui, nous l'avons vu, lui a gâté plus d'un chef-d'œuvre^.
Bientôt un esclave accourt hors d'haleine, cherchant la reine d'Athènes, dont l'entreprise a été découverte, et que les
juges pythiens ont condamnée à la mort. Quelque pressé
qu'il soit, dans une circonstance si critique, de trouver
et d'avertir sa maîtresse, il s'arrête à raconter en détail
tout ce qu'il a su, tout ce dont il a été témoin. C'est une
faute de goût si contraire à l'exacte vraisemblance dont se piquent les tragiques grecs, qu'on est comme obligé de lui trouver des explications et des excuses. Ainsi, a-t-on