Voyez t. 111, p
:i. V. IVJ-183.
seul dans ce pays, où la tempête l'a conduit, et dont
il ignore même le nom. Ménélas est un des illustres infortunés (ju'Euripide se plaisait à produire sur la scène sous un costume de mendiant, et dont la trop fréquente apparition a si fort égayé la malice des poètes comiques. Il s'annonce et fait connaître sa situation par une longue tirade, qui a le défaut de former dans la pièce un second prologue.
Tout à coup, en s'avançant, il aperçoit une maison de riche apparence ; il frappe, et demande l'hospitalité: mais une vieille esclave à qui est confié, selon l'usage, le soin de garder la porte, le reçoit assez rudement. C'est moins
par dureté que par compassion : elle aime les Grecs ; elle
sait le sort qui les attend dans la demeure de Théoclymène ; elle voudrait sauver, en le repoussant, l'hôte im prudent qui s y présente. Ses menaces n'effrayent pas Ménélas, à qui l'excès de sa détresse et le sentiment de sa
grandeur donnent le courage d'attendre le retour du roi
barbare. Cette scène est très-familière, et certains traits la rapprochent beaucoup de la comédie. On se rappelle
l'étonnement d'Amphitryon, lorsque, arrêté sur le seuil
de sa porte par le faux Sosie, il apprend qu'il a été précédé d'un autre lui-même. Ménélas n'est pas moins surpris lorsqu'il s'entend dire par la vieille esclave qu'il y a dans ce palais une princesse du nom d'Hélène, issue de Jupiter, fille de Tyndare, venue de Sparte avant le siège de Troie. Il n'en peut croire ses oreilles, et cherche vainement à s'expliquer ce singulier rapport de noms et de circonstances : car, de penser qu'il s'agisse réellement de son épouse, laissée par lui, il n'y a qu'un instant, sur le rivage, cela ne peut lui venir à l'esprit.
Cle}iendant Hélène, suivie du chœur, qui a tout à l'heure quitté la scène avec elle, contre l'usage ordinaire
du théâtre grec*, reparaît dans toute la joie que lui cause l'oracle favorable rendu par Théonoé. Ménélas s a-
1 Voyez t. m, p. 21T.
HÉLÈNE. IPHIGÉME EN TAURIDE
vance vers elle, en suppliant. Épouvantée de son aspect sauvage, etleprenant pour un émissaire de THéoclymène,
elle se hâte de se mettre sous la protection du tombeau de Protée. C'est alors que les deux époux, se regardant avec plus d'attention, reconnaissent à la fois des traits qu'ils n'ont pu oublier.
^ Hélène a le secret de cette merveilleuse rencontre ; il
n'en est pas de même de Ménélas, que les témoignages
contraires, mais également irrécusables, de ses sens et
de sa raison, l'évidence des explications qu'on lui donne, et celle de tous ses souvenirs qui la contredit, jettent dans un trouble fort spirituellement exprimé parlepoëte.
Il est sur le point de se soustraire, en se retirant, à l'em-
barrassante et pénible alternative, ou de rejeter ce qui a
tous les caractères de la vérité, ou d'admettre ce qui doit
lui paraître incroyable et impossible, lorsque arrive un de ses compagnons, de ses plus vieux serviteurs, qui le
cherche partout pour lui apprendre une étrange nouvelle.
Cette épouse, qu'il avait confiée à leur garde, a disparu tout à coup; elle s'est dissipée au milieu des airs, en leur
laissant pour adieu des paroles qui confirment la vérité de ce que vient d'entendre Ménélas, et lèvent tous ses
doutes :
« 0 malheureux Phrygiens, et vous, peuples de la Grèce vous êtes morts pour moi, sur les rives du Scamandre par les artitices de Junon, pensant que Paris possédait cette Hélène qu'il n'eut jamais. Je suis demeurée sur la terre tout le temps marqué par les destins ; ma mission est acconmlie je m'en retourne au ciel qui me donna l'être. Mais l'infortunée fille de Tyndare reste déshonorée, quoique innocente '. »
Voilà donc Hélène rendue, par un prodige éclatant, à
l'estime et à l'amour de Ménélas. Tous deux s abandon-
nent à des transports que partage naïvement, sans comprendre grand'chose à ce qui se passe, celui dont le rapport a amené un si heureux rapprochement. Il croit voir
ecommencer la pompe nuptiale de ses maîtres ; il se re-
porte par la pensée au jour où il marchait, le flambeau
sacré à la main, devant le char des nouveaux époux*. Les
discours de ce vieux serviteur, rendus avec cette vente
Daïve que ne dédaignait pas la Melpomène antique sont
quelque peu diffus; 1 rs même queMénélas lui a ordonne d'aller porter à ses compagnons la nouvelle de ce qui vient d'arriver et l'ordre de se tenir prêts à le seconder dans tout ce qu'il entreprendra, il s'arrête encore a deviser sur un événement si singulier et sur l'ignorance des devins, qui ont encouragé dans leur folle querelle les Grecs et les Troyens. Ce trait de satire contre l'art de la
divination se retrouve souvent chez les tragiques grecs, et
en particulier chez Euripide. Ici, comme ailleurs il est en
contradiction avec le reste de l'ouvrage, où éclate manites-
tement la véracité des oracles, où paraît même, en personne, une prophétesse infaillible.
1 V 720 sqq. Je ne puis me défendre de compléter les gracieux souvenirs de ce bon serviteur, en tradu sant ici, épisodiquement, la YVIIl* idvUe de Théocrite, son charmant Epnhalame d Hélène .
.Dan/ Sparte, autrefois, chrz le blond Ménélas, à la pone de;a chambre nuptiale, ornée de peintures nouvelles, au moment OU le dernier des tiis «l'Atîée, heureux époux d'Hélène, venait .l'y cof^duire raimable sœur des Tyndaiides, se formait un chœur de jeunes filles, lesdieveux couronné^^ d'hyacinthes en fleur. Elles étaient douz^, les irem Iris de la ville, l'orgue.l de Lacédémone-, unissant, sur une
K mesure, et leurs voix^ et leurs pas entrelacés, elles faisaient re-
tentir le palais des chants de 1 hyménee. • ♦„ j«„^
« Tu res couché de bien bonne heure, nouvel époux; aimes-tu donc
tant le sommeil? Êtais-tu accablé par la fatigue, ou appesanti par le Vm pour t^tre ainsi jeté si vite sur ta couche? Mais si tu avais env^e de dormir ne pouvais-tu dormer seul, et laisser la jeune fille folâtrer avec se?compaWes, près de samère qui !a chérit et la regr. tte, jusqu'au lever d^u jour ?^Car elle est à toi, Ménélas, à toi pour demain, et Sour le joir d'après, et pour les années qui suivront. Il faut, trop heaîeu poux, que quelque dieu favorable ait bien heureusement été -
nuTsu? ton plssage, lorsque tu vins à Sparte,.où .1 "« manquait pas rie chefs et de orinces, pour que lu l'aies ainsi emporte sur eux. Seul des demi^ieL^ tu auras le fils de Saturne pour beau-père ; lu repo^ ser.s sui la même couche avec la fille de Jupiter, qui sur la terre de Grèce n'e rencontre pas d'é.ale. Quel enfant elle te donnera s i Ire semble à sa mère! Parmi nous toutes, qui sommes de son âge, qui allions avec elle, frottées d'hu.le, comme les hommes, courir près des eaux'de rEuroils au nombre de' quatre fois soixante, élite des vierges d^Sparie T n'en est pas qui soit sans défaut, si on la compare à
Hélène Comme, au retSur du printemps, dégagée des liens de l'hiver,
En effet, Théonoé, qui a annoncé l'arrivée de Méné-
las, le reconnaît à l'instant, lorscxu'elle sort du palais.
Les deux époux qui étaient occupés à concerter leur fuite,
et qui se juraient éloquemment*, s'ils ne pouvaient vivre
Tun pour l'autre, de partager du moins le même trépas, sont fort effrayés en la voyant paraître et plus encore en entendant ce qu'elle leur déclare. Les dieux délibèrent on ce moment sur leur sort; il dépend d'elle de le décider, en avertissant son frère, ou en leur gardant le secret. Alors commencent des prières, tour à tour touchantes et nobles, comme il convient aux caractères divers
d'une femme et d'un guerrier. La prêtresse se rend, ou
plutôt paraît se rendre, car le poète fait entendre qu'elle
était arrivée toute résolue, et avait d'avance pris parti
pour le malheur et la justice contre l'emportement passionné de son frère. Ge personnage de Théonoé ne man([ue
l'aurore fait brlHer son beau visage, ainsi brille parmi nous Téclatante Hélène. La moisson, aux nombreux épis, orne la f«l;iine fertile, le cyprès orne le jardin, le coursier de Thessalie orne le char; Hélène, au leint derosp, est rornenient de Lacédémone. Nuile, des fils de sa corbeille, ne forme de plus beaux tiss'is, ne fiit phis hahilemenl courir la navette et la trame, ne détache du métier de plus merveilleux ouvrages. Qui, pour chanter Diane, où la mâle Minerve, touche plus savamment la cithare que notre Hélène, qui loge tous les amours dans ses you\ ? O belle, ô gracieuse jeune filîeî te voilà la maîtresse d'une maison. Et nous, lorsque demain nous irons, dès l'aurore, courir dans la prairie, y cueillir d'odorantes couronnes, nous penserons à loi, Hélène, nous te redemanderons comme Taj^neau qui cherche !e se;n de sa mère. Les premières, ramassant les fleurs du lotu^^etles tressant en guirlandes, nous les suspendrons aux ramenux toutVus d'un platane;
les premières, de nos aiguières d'argent remplies d'humides paîfums, nous arroserons le platane touffu; sur son écorne le passant lira ces mots : « Pieux Dorien . honore-moi : je suis Tarbre d'Hélène. »
« Salut, nouvelle épouse; gendre de Jupiter, salut! Que Latone, la nourricière Latone, vous accorde une nombreuse postérité; Cypris, 'a
divine Cypris, un amour mutuel ; le fils de Saturne, Jupiter, d'mépulsables biens, transmis de génération en génération à de nobles
fils!
« Dormez tous deux, sur le sein l'un de l'autre, respirant l'amour et le désir. Mais demain, au retour de l'aurore, ayez soin de vous réveiller, l^ous reviendrons de bonne heure, quand, s'élançant de sa couche en agitant sa noble crête, le chantre du malin annoncera le jour.
« O Hymen * Hyménée, réjouis-toi de cette heureuse union ! ■
fi
pas de noblesse ; mais on ne peut se dissimuler que son
intervention, qui se borne à effrayer quelques moments
Hélène etMénélas, pour les laisser agir ensuite en liberté,
est à peu près inutile et non moins épisodique que ne nous a paru l'être tout à l'heure celle de Teucer.
C'est une règle, soigneusement observée sur notre théâtre de ne pas mettre le spectateur dans le secret du dénoûment. Les Grecs ont presque toujours fait le contraire : mais ce qu'il serait peut-être sévère de leur reprocher dans des pièces dont tout Imtérêt se fonde sur
l'expression des sentiments, devient un véritable défaut
dans celles où domine, comme ici, le plaisir de curiosité qui s'attache au développement des aventures. Dès lors plus d'attente, plus de surprise, et d'inévitables répétitions, puisque ce qui a été d'abord exposé en paroles doit l'être ensuite en action. Corrigeons dans notre analyse ce détaut du plan d'Euripide, et, négligeant la délibération où se forme et se prépare l'entreprise, occupons-nous uniquement de son exécution.
Théoclymène revient* de la chasse, fort irrité. Il a su
qu'an Grec s'est montré aux environs de son palais, et, qu'au mépris de ses ordres, on ne s'en est point saisi. Il craint que cet étranger ne soit parvenu à lui ravir Hélène ' mais il se rassure bientôt en voyant la princesse s'avancer à sa rencontre en habits de deuil et la tête rasée. Pourquoi ces marques d'affliction? C'est qu elle a la certitude de la mort de son époux. Déjà Théonoé l'en avait instruite, et à cette révélation s'est joint le témoignage d un malheureux naufragé, qu'elle lui présente comme un des compagnons de Ménélas, un des témoins
de ses derniers moments, et qui n'est autre que Ménélas lui-même. Vaincu par leurs instances, Théoclymène consent à ce que des honneurs, dignes de son rang et de sa
Dlorant d'abord les mnineurs a neiene ^y. i iuj 544./, .a»., -fk-» au Ïh"ntn1aintif du rossignol, si souvent célébré; je l'ai fait remarquer pl^ d tn^s (»oyez°t 1; p. 331; II, 214, 301). dans la tragédie grecque.
renommée, soient rendus au roi de Sparte. Ils le seront
sur mer, attendu qu'il a péri par un naufrage ; lom des
côtes, de peur que les offrandes ne soient rejetées vers
la terre; par Hélène elle-même, parce que c'est le devoir d'une épouse; enfin le soin , de commander le vaibseau que s'engage à fournir le roi d'Egypte, sera confié naturellement à celui qui doit présider aux cérémonies funèbres, c'est-à-dire à ce Grec inconnu, à Ménélas. Qu'on ne s'étonne pas trop de la facilité de Théoclymène. Il dispute sur bien des points. Est-il si nécessaire que ces obsèques aient lieu en pleine mer, hors de la vue du rivage? la présence d'Hélène y est-elle indispensable? ne pourrait-il l'y accompagner? On a réponse à tout, et s'il se rend, c'est qu'en vérité le piège est fort habilement tendu, que son ignorance des usages de la Grèce, surtout sa passion pour Hélène et les espérances dont elle a eu l'art de le flatter, le disposent merveilleusement à tout croire.
Après un court intervalle, rempli par les chants du
chœur, qui célèbre en strophes élégantes et gracieuses
l'évasion d'Hélène et son retour prochain dans sa patrie*, arrive auprès de Théoclymène un messager, porteur de fort mauvaises nouvelles. Dans un récit animé, pittoresque, qui est le morceau le plus saillant de l'ouvrage, il fait connaître au roi comment Ménélas, aidé d'une troupe de Grecs qu'il a retrouvés sur le rivage, s'est emparé de son vaisseau et lui a ravi celle qu'il regardait déjà comme son épouse. Théoclymène veut, jualgré les prières du chœur qui s'efforce de l'arrêter, aller se venger sur sa sœur dont le silence a favorisé ce complot.
Mais sa fureur se calme à la voix des Dioscures, qui, paraissant dans les airs comme au dénoûment deVÈlectre^, €t dissipant ainsi le doute sceptique exprimé par Teucer * au sujet de leur apothéose, déclarent que la volonté des dieux axonduit tous ces événements; annoncent à leur