Voyez plus haut, p. 53 sqq
leux, qui fait de la repartie la plus simple un trait saillant.
On amène à la prêtresse Oreste et Pylade enchaînés;
elle les fait délier selon l'usage, et, pendant que tout se
prépare pour le sacrifice, elle leur adresse, avec une curiosité qui se cache sous l'apparence d'une pitié compatissante, quelques questions.
f Quelle mère vous a fait naître ? Quel est votre père? Avezvous une sœur? hélas! de quels frères elle sera privée'. »
Est-il besoin de faire remarquer comme ces paroles répondent à la douleur secrète dont son âme est remplie? Et ces noms seuls de frère et de sœur, avec quel trouble
ne les entend-on pas prononcer entre de telles personnes ?
Ils reviendront plus d'une fois, ramenés dans le dialogue,
dirai -je par l'artifice, ou plutôt par la profonde émotion
du poëte ?
Iphigénie continue :
c Qui peut connaître son sort? qui peut pénétrer Tavenir? Les desseins des dieux s'avancent dans l'ombre vers leur terme fatal. Nul ne sait ce qui Taltend. C'est le secret delà fortune, secret impénétrable. D'où venez-vous, malheureux étrangers? Vous avez quitté pour longtemps votre patrie; votre absence sera bien longue. »
Oreste, si infortuné et si coupable, montre peu d'empressement à faire connaître qui il est. Il ne répond rien
aux questions d'Iphigénie, et repousse doucement ses consolations.
tf Qui que vous soyez, ô femme, pourquoi ces plaintes, ces regrets donnés à notre destinée? Est-on sage, lorsqu'on va périr, de chercher à surpasser sa crainte par l'excès de sa douleur? L'est-on davantage de s'attendrir sur celui qui touche au trépas, et qu'on ne peut sauver? C'est ajouter follement au malheur ; car on n'en meurt pas moins. Laissons donc faire la
fortune. Ne nous pleurez plus. Nous savons vos usages, et ce
qui nous est réservé *. »
Ces défaites ne découragent point Iphigénie qui devient plus pressante, et triomphe par degrés de la résistance
d'Oreste.
IPHIGENIE.
Dites-moi d'abord : qui de vous deux se nomme Pylade ?
ORESTE
Lui. Mais que peut vous importer?
IPHIGENIE.
En quelle contrée, en quelle ville de la Grèce est-il né?
ORESTE
Que vous reviendra-t-il, ô femme, de le savoir?
Avez-vous eu la même mère ? êtes-vous frères?
ORESTE
Oui, par Tamitié, et non par le sang.
IPHIGENIE.
Et vous, quel nom votre père vous donna-t-il à votre naissance ?
ORESTE
Un seul nom me convient; je suis malheureux.
IPHIGENIE.
C'est le tort de la fortune. Mais vous ne me répondez point.
ORESTE
Mourant inconnus, nous échapperons à la honte et à Toutrage*.
IPHIGENIE.
D'où vous viennent de si généreux sentiments ?
ORESTE
Vous immolerez mon corps, mais non pas mon nom.
IPHIGENIE.
Ne me direz-vous pas au moins quelle patrie est la vôtre ?
l. V. 491. Voyez sur ce vers, les observations de Dupuy, Histoire pe V Académie des belles-lettres, t. XXXI, p. 180.
ORESTE
Que me servirait de vous l'apprendre, puisque je vais mourir
IPHIGÉNIE
Mais pourquoi me refuseriez-vous cette grâce ?
ORESTE
Eh bien, Tillustre royaume d'Argos est ma patrie et je m\a fais gloire.
IPHIGÉNIE
Au nom des dieux, dites- vous vrai, ô étranger?
ORESTE
Mycènes m'a vu naître, ville autrefois heureuse !
IPHIGÉME.
Comment Tavez-vous quittée? est-ce par l'exil?
ORESTE
Par un exil involontaire en quelque sorte, et toutefois volontaire.
IPHIGÉNIE
Pourrai-je encore apprendre quelque chose de vous?
Tout ce qui sera étranger à mon malheur.
IPHIGÉNIE
Votre arrivée d'Argos m'est bien précieuse.
ORESTE
A vous peut-être, je le veux bien ; mais non pas à moi.
IPHIGÉNIE
Vous connaissez Troie, cette ville dont on parle en tous lieux?
ORESTE
Plût aux dieux ne l'avoir jamais connue, pas même en songe/
IPHIGÉNIE
On dit qu'elle n'est plus, qu'elle a succombé.
ORESTE
11 est vrai ; ce n'est point un vain bruit.
IPHIGÉNIE
Hélène est-elle rentrée dans la maison de Ménélas?
ORESTE
Oui, et son retour a coûté bien cher à quelqu^un des miens.
IPHIGÉNIE
Moi aussi, j'ai bien souffert pour elle autrefois. Mais, où
est-elle?
ORESTE
A Sparte, avec son premier époux.
0 Hélène ! ô femme odieuse à toute la Grèce, autant qu'à moi !
ORESTE
Je dois moi-même détester ces falales noces.
IPHIGÉNIE
Les Grecs sont-ils de retour, comme on le publie ?
ORESTE
Pourquoi toutes ces questions ?
IPHIGÉNIE
Avant de mourir, contentez-moi.
ORESTE
Demandez donc, je répondrai.
IPHIGÉNIE
Le devin Calchas est-il revenu de Troie ?
ORESTE
n n'est plus, on le disait du moins à Mycènes.
IPHIGÉNIE
O équitable déesse! Et le fils de Laerte?
ORESTE
11 n'a point encore reparu dans son palais. Toutefois il vit,
à ce que l'on assure.
IPHIGÉNIE
Puisse-t-il périr, ne jamais revoir sa patrie 1
Son sort est assez triste, ne lui souhaitez rien de plus.
IPHIGÉNIE
Le fils de Thétis vit-il encore?
if
rt
EURIPFDE.
HÉLÈNE. — IPHIGÉNiE EN TAURIDE.
ORESTE
Hélas ! non : vainement célébra-t-on son hymen à Aulis.
IPHIGÉNIE
Hymen trompeur! on peut en croire ceux qu'il a perdus.
ORESTE
^ Qui êtes-vous donc, vous qui m'interrogez en personne si
instruite des choses de la Grèce ?
J'y naquis, mais j'en fus enlevée bien jeuneencore.
Votre curiosité cesse de me surprendre.
IPHIGÉNIE
Qu'est devenu ce général que l'on disait fortuné?
ORESTE
Qui donc? je n'en connais point qu'on doive appeler de ce nom. ^'^
IPHIGÉNIE
Le fils d'Atrée, Agamemnon.
ORESTE
Je ne sais. Cessons ce discours, ô femme.
IPHIGÉNIE
Au nom des dieux, parlez, donnez-moi cette joie.
ORESTE
Il est mort, l'infortuné ! et il a perdu quelqu'un après lui.
IPHIGÉNIE
Il est mort, et comment? Malheureuse!
ORESTE
r^ndl-T^^ P^^"^^2-vo"s son sort? que lintérêty pouvez-vous
IPHIGÉNIE
Je songe à son ancienne fortune.
ORESTE
Il apéri bien misérablement, de la main de sa femme, égorgé.
Déplorable crime, déplorable mort I
ORESTE
C'est assez : ne m'interrogez plus.
IPHIGÉNIE
Un seul mot. Vit-elle encore l'épouse de ce malheureux^
ORESTE
Non : son fils, son propre fils l'a tuée.
IPHIGÉNIE
0 confusion horrible, triste maison! Et que voulait-il?
ORESTE
Venger son père mort, punir l'assassin.
IPHIGÉNIE
Ce fut justice, hélas ! justice cruelle.
ORESTE
Tout innocent qu'il est, les dieux ne l'en poursuivent pas moins.
IPHIGÉNIE
Agamemnon a-t-il laissé quelque autre enfant^
ORESTE
Une fille seulement, Electre.
IPHIGÉNIE
Ne sait-on rien de son autre fille, qui fut immolée?
ORESTE
Rien, sinon qu'elle est morte et ne voit plus la lumière.
Je la plains, aussi bien que son père, qui Ta fait périr.
ORESTE
C'est pour une femme bien criminelle, bien indigne d'une telle rançon, qu'elle est morte.
IPHIGÉNIE
Mais le fils du roi mort est-il dans Argos ?
ORESTE
Il vit. Mais en quel lieux? Partout, et nulle part ».
Ce dialogue, que j'ai cru devoir citer tout entier, me
semble d'une beauté incomparable. Chaque mot y produit une double surprise ; Oreste est aussi étonné des
questions d'Iphigénie que celle-ci de ses réponses ; un
intérêt qui leur est commun, sans qu'ils s'expliquent pourquoi, les éclaire à demi sur le rapport secret qui les lie; on voit comme se soulever par degrés, car la poésie grecque ne se hâte point, le voile qui les sépare, et lorsque,
après avoir parcouru la longue suite des calamités de leur
famille, jusqu'à celles que reculent jusqu'au dernier moment, chez les interlocuteurs, une appréhension, une horreur bien naturelles, de la part du poète, le soin de la
gradation ; lorsque, dis-je, au dernier terme de ces révélations qui leur ont fait passer en revue tous leurs proches, ils arrivent à parler de cette sœur qu'on croit morte,
de ce frère qu'on dit errant, le spectateur, qui les voit, qui les entend, attend le mot heureux qui doit les révéler
l'un à l'autre.
Ge mot, le poète saura le différer pour notre tourment
ou notre plaisir, car de ces deux choses se compose l'émotion tragique.
La prêtresse propose à celui qu'elle vient d'interroger
de lui sauver la vie, s'il veut se charger d'une lettre pour
quelqu'un d'Argos qui lui est cher. L'anachronisme qui
fait remonter si haut l'usage de l'écriture n'est pas rare,
nous l'avons vu *, dans les tragédies grecques. Il semble qu'ici Euripide ait voulu en sauver au moins la moitié, en supposant que la lettre a été écrite non pas par Iphigénie elle-même, mais sous son nom, par un prisonnier grec. Quoi qu'il en soit de l'intention du poëte, c'est là une circonstance oiseuse. Si nous sommes d'assez bonne composition pour ne pas demander indiscrètement à Iphigénie par quels moyens elle espère pouvoir sauver son messager, à plus forte raison ne lui demanderons-nous pas
qui a écrit sa lettre. Il est des choses que le spectateur
doit savoir ignorer.
1. Dans les Suppliantes, les Trachiniennes , Hippolyte, etc. Voyez t. I, p. 178; II, 65; III, 57. Cf. t. I, p. 143.
Oreste accepte la proposition de la prêtresse; mais
non pas pour lui, pour Pylade. Il rougirait de laisser périr
en sa place un ami qui l'a suivi par dévouement. Ge qui
relève beaucoup la noblesse de cette détermination, c'est
qu'elle est subite et exprimée avec simplicité. Elle frappe d'admiration Iphigénie, et, ce qui est fort touchant, fort
habilement jeté dans le cours de cette reconnaissance, la
fait penser à son frère, en qui elle aime à supposer de pareils sentiments :
(( 0 courage ! ô dévouement ! généreux ami ! de quelle noble
souche êtes-vous donc sorti? Puisse vous ressembler celui de mes proches qui me reste ! Car j'ai un frère , ô étrangers, malheureuse seulement de ne pas le voir *. »
Ge sera tout à l'heure le tour d'Oreste de songer à sa sœur. Il se fait expliquer comment il doit périr, et lorsqu'il sait tout, il s'écrie :
« Si du moins la main d'une sœur pouvait m'ensevelir*! »
Pour comprendre tout ce qu'il y a de touchant dans ce vœu, il faut se reporter aux mœurs des anciens, pour qui
le plus grand de tous les malheurs était moins de mourir,
que de mourir loin de ses proches et privé de leurs derniers soins.
Gette sœur qui manque à Oreste, la prêtresse elle-même qui va le conduire à l'autel, s'offre de la remplacer, et cette prêtresse se trouve précisément être sa sœur : quelle ingénieuse et intéressante complication !
2. V. 615, cf. 688. TibuUe malade loin de Rome, dans l'Ile de Corcyre, et qui croit y mourir, exprime d'une manière touchante les mêmes
regrets. «. .... Ici point de mère dont le triste sein recueille mes ossements retirés du bûcher; point de sœur qui parfume mes cendres, et pleure, les cheveux épars , devant mon tombeau ! »
Non hic mihi mater
Quœ légal in mœstos ossa perusta sinus ;
Non soror, Assyrios cineri quae dedat odores, Et fieat eflusis ante sepulcra comis.
Eleg. I, III, 5 sqq.
« Vain souhait, ô étranger. Votre sœur habite loin de cette
terre barbare. Mais, puisque vous êtes Grec, je ne manquerai
à aucun des devoirs que je pourrai vous rendre. J'ornerai de mes dons votre cercueil; je verserai Thuile pure sur votre corps brûlant; je jetterai dans le bûcher ce doux produit des
travaux de l'abeille, qu'elle exprime sur les montagnes du suc des fleurs*.»
On voit ici un exemple de cette riante parure que jette TinQagination grecque sur les idées les plus sombres, et en même temps il y a un charme qu'on ne peut rendre dans
cette union déjà fraternelle qui devance la reconnaissance
et en est comme le pressentiment.
Iphigénie est rentrée dans le temple pour y prendre la
lettre dont elle a parlé. Oreste et Pylade, laissés libres,
au milieu du chœur qui les entoure, repoussent égalemenles protestations de pitié ou les félicitations qu'on leur adresse. Le chœur juge bien que le choix de la victime n'est pas encore arrêté, et en effet, dans la scène suivante^ commence entre les deux amis, après une confidence mutuelle de l'étonnement et du trouble où les ont jetés les
discours de la prêtresse, ce combat de générosité si célèbre chez les anciens, et tant de fois reproduit par les modernes.
Accoutumés au mouvement théâtral qui a presque toujours été imprimé à cette scène, nous sommes mal disposés pour comprendre la gravité, le calme mélancolique
avec lesquels elle se développe chez Euripide. Mais cette apparente froideur dans un moment si critique annonce,
si je ne m'abuse, des cœurs plus fermes, plus indifférents au danger et à la mort. C'est une délibération héroïque,
où la faiblesse humaine ne se trahit qu'à la fin, par la
douleur de la séparation, l'expression pathétique des adieux. Si Pylade cède plus vite que nous ne le voudrions, on peut dire, pour le justifier, que la résolution d'Oresle paraît inébranlable, et, comme il le fait entendre, qu'avec cette confiance qui, dans les conjonctures