scène par elle-même assez vive, et il pouvait en résulter
de certains effets voisins du ridicule. Enfin les excès de
férocité sauvage auxquels s'emporte le nouveau Thoas
ne rendent très-vraisemblables ni la facilité avec laquelle
il accorde à Iphigénie la grâce d'un des deux étrangers, ni plus tard sa foi docile à tout ce qu'elle lui dit pour le tromper, bien longuement encore et avec des détails qui devraient éveiller ses soupçons. Pour le style, en s'éloignant de l'excessive familiarité reprochée à celui du Trissin, il ne s'arrête pas assez à l'élégante
simplicité du grec, et pousse trop souvent jusqu'à la déclamation, à l'emphase, à la recherche. Cette copie, on
le voit, était loin de reproduire toujours assez fidèlement
l'allure rapide, la vivacité réglée, la simplicité expressive de l'original. Cependant, parmi les amplifications sans fin, narratives et descriptives, de celte tragédie, SCS divagations morales, les lenteurs de son dialogue, le luxe de ses ornements épisodiques, apparaît toujours le dessin primitif de la pièce grecque ; dans certains passages le poëte n'a pas fait parler sani éloquence l'affection inutuelle du frère et de la sœur, celle
des deux amis, inspiré, pour l'expression de ce dernier
sentiment, non-seulement par les vers d'Eunpide, mais
par l'amitié très-tendre qui l'unissait à son émule en
poésie, le Trissin. Céuit à lui qu'il avait dédié son pc3me des Abeilles; c'est à lui aussi que, mourant en 1526, il adressa son Or ste, à peine achevé. Mais le legs n'arriva pas jusqu'au légataire, mort lui-même peu de temps après. L'Oreste ne fut publié qu'environ deux siècles plus tard par les soins de l'auteur de la Merope, de Maffei, dans le recueil où il rassembla, en 1723 *, les
meilleures tragédies italiennes des Dremiers temps «. Dans
1 Tratro italiano, o sia scella di tragédie per uso délia scena,\e-
"5!voy'^/r;HuiceHai ets^s tragédies, Gingaené, Histoire littéraire d'Italie, païUe II-, ch. xix.
l'intervalle avait été représentée avec succès une Iphigénic
en Tauride de P. J. Martello, poète dramatique italien,
mort en 1 727.
La simplicité d'Euripide a été singulièrement altérée
par nos auteurs, lorsque, passant de la traduction *
à l'imitation, ils ont essayé de plier son œuvre aux habitudes de notre scène, de l'accommoder à nos mœurs.
S'il est un sujet antique où se trouvent particulièrement déplacées les intrigues galantes dont on a fait longtemps comme un élément nécessaire de notre tragédie, c'est bien certainement celui qui nous transporte au sein d'une
contrée barbare, parmi les apprêts d'un sacrifice humain,
et doit surtout nous attacher par le spectacle touchant de
deux amis qui se disputent à qui mourra, d'un frère qui
reconnaît sa sœur dans la prêtresse prête à l'immoler.
Mêler de telles mœurs, troubler de tels sentiments, des intérêts d'une passion amoureuse, c'est un défaut de goût qui nous choque aujourd'hui, mais dont la mode, l'habitude firent longtemps une règle si rigoureuse, que Racine lui-même, non moins que Le Clerc et Boyer*, dut s'y soumettre.
Nous tenons d'un contemporain' que ce grand poêle
avait été longtemps à se déterminer entre Iphiyénie sacrifiée et Iphigtnie sacrifiante, et qu'il ne s'était déclaré en faveur de la première, qu'après avoir connu que la seconde n'avait point de matière pour un cinquième acte. Nous avons de ce dessein un témoignage plus irrécusable
1. Je citerai ici, pour mémoire VTphigénie d'Euripide, tournée de grec en /rançois par Thomas Sibilet, Paiis, 1549. Elle éiait tournée en vers de toutes mesures.
2. Ils (lonnrrent, en 1681 , un Oreste qui eut peu de succès ot ne fut point imprimé. On voit, par la liste des personnages, que les frères
Parfaïf, Histoire du Théâtre français, t. XII, p. 278, ont extraite des registres de la Comédie française, que c'était, ^ous ce litre, une Ipliigenie en Tauride. Les mêmes aut-urs citent le jugement porté sur cet ouvrage par de Visé, dans son Mercure galant. Il se termine par ces mois ju'il est de notre sujet présent d'y recueillir : « On v a surloul admire une gnnde quantité de beaux vers, la reconnaissance d Oiestc, et une déclarai ion d'amour. »