‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 643 sur 893 · De VAllemagne, II" partie, chap · texte numérisé non relu

De VAllemagne, II" partie, chap

allemande que n'est française, par exemple, notre Iphigcnie en Aulide

Groethe, fatigué de l'engouement de ses contemporains pour les pièces à évéïiements et à spectacle, a tendu visiblement à la simplicité; mais a-t-il été simple à la manière des Grecs? Pas plus qu'Alfieri, si je ne me trompe. Celui-ci retranche de l'action tout personnage, toute scène, tout détail qui n'est point indispensable à sa marche ; celui-là supprime presque l'action elle-même, en la retenant comme immobile. La simplicité grecque est tout autre : elle ne s'interdit ni le repos, ni le mouvement' elje s'arrête ou se précipite selon le besoin du sujet, et sa seule loi, son seul caractère, est de se renfermer dans les limites qu'il lui prescrit, sans les franchir, mais aûs-si sans les resserrer.

L.a carrière parcourue par Euripide nous semble bien courte, bien étroite; celle que s*est tracée Goethe l'est

bien davantage. Voici à quoi elle se réduit. Iphigénie, aimée de Thoas, rejette les vœux de ce prince, qui, dans son dépit, rétablit Tusage des sacrifices humains, depuis longtemps abolis en Tauride par la bienfaisante influence de la prêtresse. Oreste surpris avec Pylade doit être la première victime qu'elle immolera; mais elle le reconnaît pour son frère et se dispose à le sauver, quand un scrupule l'arrête; elle se reproche de tromper Thoas, qui l'a toujours traitée généreusement, lui découvre tout et en obtient, par la persuasion, qu'il les laisse partir. Auprès d'une telle fable, celle d'Euripide est presque un imbroglio. ^

A cette nullité d'action, dont l'excès volontaire est une recherche certainement étrangère à l'art des Grecs, se joint un vague de formes qui l'est encore plus. Euripide explique tout, motive tout ; chez Goethe tout est indéterminé, fortuit. La scène est placée dans le bois sacré

qui entoure le temple de Diane, et son Iphigénie son Oreste, son Pylade, s'y rencontrent de temps en temps par aventure, comme des promeneurs. Ce bois, en outre communiquant à la mer, et l'approche en étant interdite

aux profanes, il résulte d'une dispositions! commode, que le projet d'évasion peut se tramer et s'exécuter à loisir, en toute liberté, sans le moindre danger pour lesfugitits, mais aussi sans la moindre inquiétude de la part des

spectateurs. Un événement déjà réduit à si peu de chose, et encore dépouillé de ces circonstances précises qui y aiouteraient de la vraisemblance, de la réalité, de ces vicissitudes d'espérance et de crainte qui lui donneraient de l'intérêt, ne peut constituer, je ne dis pas seulement une pièce grecque, mais une œuvre dramatique.

Aussi à vrai dire, cet ouvrage est-il bien moins un drame qu'une sorte de dialogue philosophique Les personnages s'y montrent bien moins occupés de leur situation que des réflexions qu'elle leur suggère sur les grandes questions qui intéressent l'humanité. Les incidents de

l'action n'y semblent destinés qu'à fournir matière a leurs controverses. Il y a dans les tragédies grecques beaucoup, peut-être beaucoup trop de moralités ; mais elles ont une sorte d'utilité pratique qui les rattache comnie règles de conduite, comme motifs de consolation ou d encouragement à l'action. Celles qui se rencontrent dans les nôtres, cruoique d'un tour plus ambitieux, plus oratoire, ne lui sont pas non plus, par la même raison, tout a tait etranc^ères. Ici, plus d'action, plus de passion, mais une sorte de rêverie contemplative sur la destmee de 1 lioinme, la

nature mystérieuse de son être ; une analyse délicate et subtile des sentiments, faite par ceux mêmes qu ils atiectent et au plus fort de la crise.

Certes la connaissance de l'homme na pas manque aux Grecs • ils étaient fort habiles à démêler les secrets ressorts qui le font penser et agir ; mais ils se gardaient d'en découvrir le jeu autrement que par le mouvement lui-même. Ils ne connaissaient pas cette expression critique qui s'est substituée chez nous au langage naïf de la

nature. .^ , ^. .

Je dis chez nous, car cette manière n appartient pas en

propre à l'Iphigénie de Goethe, ni à Goethe lui même, m aux Allemands, mais en général à notre poésie contempo-

rame. C'est son esprit, je lai dit ailleurs*, de transformer les personnages passionnés en rêveurs spéculatifs. Les héros de ses fictions s'observent sans cesse ; il ne se perdent jamais de vue ; leurs affections sont pour eux un perpétuel sujet de recherches morales, d'expériences psychologiques ; on dirait que s'ils aiment, s'ils haïssent, s'ils craignent, s'ils désirent, s'ils ont heureux ou malheureux, c'est uniquement par curiosité scientifique. Je les comparerais volontiers à ce médecin courageux qui osa s'inoculer la peste, afin de la mieux étudier.

Ce n'est pas seulement cette vue intérieure, par laquelle^ on se regarde sentir et penser, que Goethe donne à ses personnages ; il leur arrive de se voir et de se décrire même au physique :

«J'étais bien jeune, dit Iphigénie, quand je fus conduite sur

le rivage de 1 Auhde ; je me souviens cependant du rej^ard

timide et inquiet que je jetais avec étonnement et admiration sur ces héros*, d

Il y a là un démenti formel à ce que dit quelque partCi-

céron, « que l'œil qui voit tout ne se voit pas lui-même.»

Même forme dans cet autre passage où le poëte parle, fort

bien, il est vrai, à la place d'Oreste : « Je grandissais, fidèle image de mon père, et monregard

muet était pour elle et son amant un amer reproche. Combien

de fois, quand ma sœur Electre était paisiblement assise près

du foyer, dans le palais paternel, je me serrai contre son sein. 1 ame oppressée ! Elle fondait en larmes, et moi, je la regardais fixement d'un œil inquiet et avide \ :» ' j o

Cette conscience de sa physionomie et de ses impres- ^ sions, cette exacte connaissance de leur nature et de leurs causes, est tout ce qu'il y a de plus opposé à la naïveté grecque, qui s'ignore et se trahit à son insu. Je voudrais rendre cette ditVArence sensible par un rapprochement.

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