M. L. de Guizard, Che fs-d^ œuvre des théâtres étrangert
ri
sera chassée de mon sein: bientôt mon âme, abandonnée au fleuve de l'oubli, coulera paisiblement vers vous, puissances des ombres, dans les éternelles ténèbres. Souffrez que le fils de la
terre, qui la parcourt depuis si longtemps sans relâche, aille
prendre part à votre doux repos ! Mais quel murmure entends-je dans ces feuilles? quel bruit léger sort de ce crépuscule ? Ils vienent déjà voir leur nouvel hôte ! Quelle est cette troupe imposante comme une famille de princes rassemblés ? elle se
livre à une gaieté sans partage: ils marchent en paix, les vieillards et les jeunes gens, les hommes avec les femmes. Leurs nobles visages qui se ressemblent ont un air de divinités. Oui, ce sont les ancêtres de ma famille ! Atrêe marche avec Thyeste, et s'entretient familièrement avec lui; leurs enfants se jouent en riant autour (Peux. N'y a-t-il plus ici d'inimitié entre vous ! La vengeance s'est-elle éteinte avec la lumière du soleil? S'il est ainsi, je suis aussi le bienvenu, et je ne crains pas de me mêler à votre cortège solennel. Salut, mes
pères; je suis Oreste, le dernier homme de votre race. Ce que
vous avez semé, il l'a recueilli; il est descendu au sombre bord
chargéde malédiction. Tout fardeau cependant se supporte plus facilement ici: recevez-moi, oh! recevez-moi parmi vous. Je t'honore, Atrée, et toi aussi, Thyeste; nous sommes ici tous exempts de haine. Montrez-moi mon père que mes yeux ne virent qu'une fois dans la vie ! Est-ce toi, mon pèro ? Quoi ! tu te promènes sans défiance avec ma mère ! Clytemncstre ose te prendre la main. Eh bien ! Oreste aussi osera s'avancer près d'elle et lui dire: « Regarde ton fils! » Oui, voyez votre fils, 6 mes pères ! nommez-le le bienvenu. Sur la terre, ce fut toujours
le sort de notre famille, d^ctre accueillie par l'assassinat, et la
race du vieux Tantale a ses joies au delà du tombeau. Vous vous écriez; « Sois le bienvenu !» et vous m'admettez dans votre sein. Oh! menez-moi vers mon aïeul, vers Tantale; où est-il ce vieillard? que je le voie, que je voie cette tête si précieuse et
si vénérable qui fut admise au conseil des dieux Vous semblez hésiter, vous détournez le visage. Qu'y a-t-il donc? L'égal des dieux subirait-il des tourments? Malheur à moi! malheur à
moi ! les dieux tout puissants ont attaché avec des chaînes de
fer de cruelles tortures à l'âme de ce héros *.
Un des caractères principaux du génie de Goethe est on le sait, l'aversion du lieu commun. Il a échappé à celui des fureurs d'Oreste, en supposant que son héros a commencé de retrouver la paix dans le bois sacré de la déesse oià les Furies n'ont pu le suivre, dans les embras-
l. Acte III, se. 2.
HELENE
sements de sa scèur, qui, par une mystérieuse destinée, a été mise comme en réserve pour purifier un jour, par > son innocente et sainte présence, la maison souillée des
Atrides.
Dans tout le reste de l'ouvrage, Goethe ne paraît pas moins occupé d'éviter la trace de ses devanciers ; et s'il
ne peut fuir toujours la tradition mythologique qui leur est commune, du moins cherche-t-il, comme ici, à la renouveler par une explication ingénieuse. Ce n'est pas l'esprit, il s'en faut, qui manque à ses innovations, mais trop souvent l'intérêt, la vraisemblance, la couleur locale. Ainsi, il n'a pas voulu renouveler, après tant d'autres, le combat d'amitié d'Oreste et dePylade; mais qu'a-t-il
mis à la place ? une lutte de procédés délicats entre Thoas et Iphigénie. Il a donné, avec raison, à Pylade un rôle plus actif qu'on n'avait encore fait; mais pouvait-il raisonnablement réduire Oreste à une continuelle inaction? Enfin, cette révolution qu'a opérée la présence d'Iphigénie dans les mœurs de la Tauride est par trop complète ; Thoas, qui les représente, ne conserve plus rien d'un Scythe ; c'est par une modestie de bon goût qu'il veut bien, avec tant de politesse, de raffinement, s'appeler encore un barbare, un sauvage; et quand il menace de rétablir la cruelle coutume des sacrifices humains, on ne peut croire à ses paroles ni en avoir peur 5 on dirait volontiers de lui ce qu'a dit Favartdu Thoas de Guimonddé La Touche :
Quand il fait le méchant, c'est un air qu'il se donne.
Il y a plus d'une voie pour arriver au faux. Le fracas, la galanterie convenus de nos vieux romans, de notre vieille tragédie, y ont conduit tout droit les auteurs de nos Iphigénie.s. L'auteur de l'Iphigénie allemande y est arrivé
par plus de détours, à force d'esprit et de finesse. Les scrupules d'Iphigénie, la passion discrète et généreuse de Thoas, oftrent une perfection chimérique, même ailleurs que dans l'antique Tauride, et qui n'est point du tout l'idéal des Grecs.
Pylade seul est représenté avec quelque vérité. Il a le
génie vif, hardi, fécond en ressources, et quelquefois peu
scrupuleux, que de tout temps on a attribué à ses compatriotes. Son seul défaut est de le trop savoir. Mais ce qu*il y a de plus vrai dans cet ouvrage, ce
qui, de l'aveu de Goethe % en a fait le succès, c'est la
peinture de la fatalité , qui de génération en génération s'est appesantie sur la maison de Tantale. Elle forme
comme le fond du tableau, et, par son caractère grand et terrible, elle rachète ce qui peut manquer aux premiers plans. Tantôt c'est la prêtresse de Diane qui, révélant à Thoas le secret de son nom et;de sa naissance, lui fait des
infortunes et des forfaits de sa race un récit qu'elle interrompt tout à coup au festin d'Atrée, par ce trait imprévu
et énergique :«.... Tu détournes le visage, ô roi; ainsi le soleil détourna le sien, et fit quitter à son char l'éternelle routée » Tantôt Pylade et Oreste racontent à Iphigénie, qui leur est encore inconnue, le premier le crime
de Glytemnestre, le second son châtiment ' : distribution
habile, qui coupe la suite uniforme de toutes ces catastrophes, et en varie l'effet. Enfin, dans un moment d'attente douloureuse et inquiète, Iphigénie se rappelle un
chant qu'elle a appris dans sa jeunesse, et qui retrace en
images sublimes la chute de Tantale et l'irrévocable malédiction attachée à sa postérité. Je suis heureux de pouvoir citer ce morceau, loué avec enthousiasme par Mme de Staël, dans Félégante imitation qu'en a donnée depuis un des traducteurs français du théâtre de Goethe,
auquel j'ai fait déjà plus d'un emprunt, M. Albert
Stapfer :
Mortels, craignez les dieux !
Leur main est du pouvoir seule dépositaire ; Leur caprice est la loi qui gouverne la terre,
Qui gouverne les cieux I
Tremblez surtout, vous qu'un choix redoutable Fait monter au banquet des rois de Tunivers ! Des nuages flottants soutiennent dans les airs
Leurs sièges d'or, et leur céleste table, Et des gouffres sans fond à leurs pieds sont ouverts.
Qu'un moment la concorde cesse, Les dieux, d'une main vengeresse, De leur convive tians Tivresse Arrêtant les transports joyeux,
Le précipitent dans l'abîme, Oii la malheureuse victime Au jour ferme à jamais les yeux:
Vainement des lieux du supplice Sa voix demande encor justice;
Sa voix expire aux pieds des dieux.
Mais sur leurs trônes d'or, en d'éternelles fêtes.
Ces dieux, au-dessus de nos têtes,
Régnent dans une douce paix.
De montagne en montagne ils promènent leur gloire: L'haleine des Titants défaits Monte en vapeur vers leurs palais
Gomme l'encens de la victoire.
Us détournent leurs yeux puissants De la race où jadis éclata leur vengeance. Pour ne point retrouver dans les yeux des enfants
Une importune ressemblance.
Ces traits, qu'ils aimaient autrefois.
Leur cœur aujourd'hui les abhorre; ^
Ils évitent le fils; par ses yeux, par sa voix L'aïeul leur parlerait encore.
Ainsi les filles des enfers Chantaient sur la funeste rive.
Au fond du gouffre obscur Tantale dans les fers
Leur prête une oreille attentive :
Il a compris leurs sinistres accents, Et, secouant la tète, il songe à ses enfants *.
C'est dans cette élévation d'idées, dans cette richesse
d'images, dans un style appelé divin par les Allemands,
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