Thucyd., V
LES SUPPLIANTES. — LES HERACLIDES. 185
Une autre considération qu'on peut faire valoir en faveur d'Euripide, c'est que les poètes grecs attachaient a l'expression des sentiments et de la passion l'importance Dresque exclusive que nous attachons, nous, à la structure du drame. L'action était pour eux à peu près ce qu est pour nos compositeurs d'opéras le poëme sur lequel Us travaillent, une occasion, un motif, un canevas toujours assez bon, s'il prêtait au talent. Voilà pourquoi la nouveauté du sujet et des situations, si recherchée des modernes, leur importait si peu : le thème le plus rebattu, le plus suranné, leur paraissait susceptible d'être rajeuni
par l'éloquence et la poésie. Les deux pièces qui nous occupent en offrent une preuve frappante. Non-seulement elles rappellent à tout instant, je le montrerai plus lom, d'autres ouvrages, mais elle ont entre elles, j'aurai aussi occasion de le redire, pour la nature du sujet et de 1 intérêt qu'il excite, pour le choix des personnages, pour la combinaison des événements et la disposition des scènes, la plus exacte, la plus complète ressemblance. Il ny a
presque de changé que l'époque de l'action et le nom
des acteurs. Mais de ce moule uniforme l imagination
du poète a fait sortir deux œuvres si distinctes et si diverses, qu'on ne saurait décider sans témérité laquelle est la première épreuve, ni distinguer entre elles d original ou de copie. , v n
L'ouverture des Suppliantes est, comme les plus belles expositions de ce théâtre, d'une grande pompe de spectacle et déjà d'un intérêt très-pathétique. Elle nous transporte à Eleusis, où auparavant Eschyle, d'après
les monuments \ les traditions», avait placé la scène
d'une tragédie sur le même sujet, comprise dans le cercle de ses trilogies thébaines% de celle qui, d après
2* hS"''ix/27;™V^ Vit. T/ie.., xxxvm ; Appollod., «/W.,
''\ "wÙzTo^ve'i Tv 26 sqq.; 200 sy, et, dans l'Eschyle de la Bibiio'lSrqueTecque de *MM. DTdo't, 1842^ {'cx;)lication des fragments de ce poëie par M. Ahrens, p. 224 sqq.
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cette circonstance, était intitulée les Éleusiniens : elle
nous montre, dans le temple, près de l'autel de Cérès, la mère de Thésée, Éthra, qui, au retour des travaux de
ragriciilture, est venue en ce lieu où germa le premier
épi, offrir un sacrifice. Éthra s'est, à ce qu'il semble, acquittée de ce pieux devoir, mais elle ne peut encore se
retirer; des femmes, en habits de deuil, l'entourent de tous
côtés, pressant ses genoux, et tendant vers elle des rameaux ornés de bandelettes, emblème révéré de la prière,
armes redoutables des suppliants. Ce sont les mères* des sept guerriers morts récemment sous les murs de Thèbes, et qui viennent réclamer pour les restes de leurs fils, auxquels les Thébains refusent la sépulture, la
protection d'Athènes. Plus loin sont les jeunes entants
qu'ils ont laissés orphelins, et au milieu d'eux, pleurant et la tète voilée, le beau-père de Polynice, le roi d'Argos, Adraste. Ce tableau, qui semble disposé pour la peinture, et a du quelquefois la tenter, est animé par les
mouvements de la douleur la plus véhémente, les plus attendrissantes prières :
t Je te supplie, femme vénérable, digne moi-même Je respect par ma vieillesse ; j'élève vers toi ma voix aifaiblie ; je tombe à tes genoux; racliète mes enfants, ces corps sans vie,
abandonnés, comme une vile pâture, aux animaux sauvages. Tu vois ces douloureuses larmes qui coulent de mes yeux, qui baignent mes paupières; celte tête blanchie, que moimême ai meurtrie et dépouillée. Hélas ! je n'ai pas reçu dans ma maison les restes de mes enfants, je n'ai point vu s'élever
sur eux la terre du tombeau.
Toi aussi, tu es mère, ô reine; un fils a rendu ta couche chère à ton époux; tu peux entrer dans ma douleur; tu peux ressentir ce que je souffre, infortunée ! pour ces morts chéri?
1. Leurs racres seulement, et non pas en outre, comme d'autres l'ont pensé, leurs veuves. Elles sont accompagnées chacune d'une suivante, ce qui, au jugement de Bœckh, dans l'étude attentive qu'il a faite de la partie lyrique de cette pièce [Gr/rc. trag. princ, vu), porte à quatorze le nombre des personnages dont se compose le chœur. God. Hermann {Prœf. ad Supplices) a, je crois, professé une opinion semblable. Ellea été contredite par des critiques qui au chifîre 14 ont préféré le chifîre 15. Voyez Bode, Histoire de la Littérature grecque;
tragédie, t. III, p. 497.
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que j'ai fait naître. Persuade à ton fils, dont je viens implorer
rappui, de marcher vers Tlsmène et de remettre en mes mains
les corps de ces jeunes guerriers, privés, hélas ! de sépulture.
Ce n'est point en habit de fête, comme il conviendrait, c'est
dans un funèbre appareil que la nécessité me contraint d'ap-
procher de ces autels où brûle la flamme de l'holocauste. Mais je puis invoquer la justice, et toi, heureuse mère, tu n'es pas sans pouvoir pour réparer mon infortune. Aie compassion de moi, je t'en supplie. Rends à une malheureuse femme l'enfant qu'on lui ravit; qu'elle puisse presser dans ses bras les tristes
membres de son enfant !
Des plaintes nouvelles répondent à nos plaintes ; j'entends
nos esclaves qui frappent leur poitrine à coups redoublés. 0 VOUS que touchent nos maux, qui partagez notre douleur, formez, formez avec nous ce chœur lugubre, ce triste concert qui charme Pluton. Déchirez vos joues, faites ruisseler le sang sous vos ongles *. C'est ainsi que les vivants sont agréables aux moris.
Je trouve dans mes larmes un amer plaisir ; je ne puis m en rassasier; elles coulent sans relâche, comme Tintai issable source qui dégoutte du rocher. Les femmes ont reçu pour pleurer leurs enfants je ne sais quelle puissance de douleur.
O ! quand trouverai-je enfin dans la mort l'oubli de mes maux*? »
Thésée arrive, mandé par sa mère, et aux cris de douleur qu'il entend retentir à mesure qu'il approche, il s'imagine d'abord qu'elle n'est plus. Bientôt rassuré, il s'informe curieusement du spectacle qui s'olTre à sa vue, et que, par un artifice familier aux tragiques grecs, ses questions et les réponses qu'elles provoquent nous invitent de nouveau à parcourir.
ÉTHRA.
Ces femmes, ô mon fils, ce sont les mères des sept chefs
qui ont péri devant Thèbes ; tu vois comme elles m'entourent,
comme elles me pressent de rameaux suppliants
THÉSÉE
Celui qui se tient à la porte du temple, poussant des gémis sements, qui est-il?
1. V. 70 sqq. Ce passage 831 un de ceux dont s'autorise Bœckh pour adjoindre aux sept mères des sept chefs argiens sept suivantes qui, selon lui, composent avec elles un chœur de quatorze personnes.