‹ Études sur les tragiques grecs [microform]Chapitre 739 sur 893 · V.5sqq · texte numérisé non relu

V.5sqq

LES nACCHANTES.

le dieu lui même , tantôt le plus bienfaisant , tantôt le plus redoutable des dieux*. Des signes surnaturels, en gênerai plutôt décrits que montrés, signalent sa puissance: les fers tombent de ses mains; les cachots ne peuvent le retenir; le palais où il est prisonnier s'embrase de luimême et s'écroule; le son de sa voix se fait entendre hors même de sa présence ; sa volonté interrompt l'ordre de la nature, change les cœurs, détruit la raison. Au double personnage , visible et invisible , rempli par Bacchus, au double caractère de bonté charmante et d'implacable' d'effroyable ressentiment, qui lui est attribué, correspond un contraste analogue entre deux classes fort diverses de Bacchantes. Les unes, ce sont celles qui composent le chœur, qui occupent constamment la scène, docilement soumises à l'empire de Bacchus, n'en éprouvent que les salutaires influences; les autres, Bacchantes involontaires, sont livrées à d'incroyables fureurs, douées d une force destructive et terrible, dont les eflets sont attestés par des récits pleins d'une vraisemblance persuasive 2. On n'a pas assez dit tout ce qu'il y a d'art dans cette exposition des aspects contraires du culte mystérieux de Bacchus ; dans une disposition qui fait, des prodiges d'un tel sujet, deux parts, dont la plus forte, éloignée des yeux, est rendue présente à la seule imagination, qui peut tout croire, quand on sait lui mentir habilement. Cette heureuse expression du merveilleux est à la fois l'excuse et le principal mérite de la pièce. Le merveilleux enlève les événements qu'elle retrace à l'ordre commun des choses,

. 1. Cf. Horat., Carm., II, xix. 25.

Choreisaptioretjocis

Liidoque dictus, non sat idoneus

Pugnae ferebaris; sed idem Pacis eras mediusque belli.

« On ne t'avait cru propre qu'aux danses, aux jeu%, aux ris, peu rail pour les combats ; mais tu pouvais te partager entre la paix et la

guerre. » ^

2. Aux vers 50 sqq. du prologue, les premières semblent désignées par le nom de Ménades, les secondes plus spécialement par celui de Bacchanles. Voyez Musgrave, Brunck, etc.

la dispense des vraisemblances ordinai\es, Tabsout dos

vulgaires critiques, et en même temps lui communique

un intérêt de l'ordre le plus élevé.

Ce qui caractérise encore cette pièce, c'est l'inspiration

lyrique, dithyrambique qui y domine. Par là, en même temps qu'elle reproduit un des premiers sujets traités par la tragédie naissante , elle revient aussi , mais

sans rien perdre de ce que Fart avait acquis de])uis ce temps, à sa forme primitive, celle d'une longue cantate entremêlée de récits et de dialogues. Cette cantate est

d'une vivacité , d'un éclat qui sui'liraient seuls à expliquer la grande fortune faite chez les anciens par les Bacchantes.

Quelque chose qui l'explique encore, et dont nous devons tenir compte, c'est l'attrait du spectacle, du mouvement inusités par lesquels Euripide, qui, de tant de manières, avait renouvelé la scène, osait ici l'animer. Il enlevait au chœur, non pas peut-être le premier, car Eschyle avant lui pouvait avoir prêté à ses Bacchantes les mouvements désordonnés de ses Euménides, il enlevait au chœur son attitude calme et presque immobile, sa

démarche régulière ; ce chœur couronné de pampre et de

lierre, vêtu de peaux de bêtes fauves, armé de thyrses, c'est ainsi qu'il se décrit lui-même, Euripide le faisait

bondir tumultueusement aux sons mêlés de la timbale et de la flûte phrygienne.

En résumé, le goût très-vif des anciens pour une tragédie peu appréciée des modernes s'explique et par l'autorité, alors au-dessus de tout examen, des fables ijui en

étaient le fondement, et par le talent du poète à exploiter le merveilleux consacré de son sujet; à entourer son

œuvre des séductions les plus puissantes de la poésie et

du spectacle; ajoutons à faire jaillir, par intervalles, de cette étrange mythologie, les traits de nature, si vrais, si pathétiques, qui jamais ne manquèrent à l'un des interprètes les plus éloquents qu'ait eus la misère humaine. (J'en est assez sur ces préliminaires. Il faut finir notre préface de critique et arriver à la préface du poëte, c'cst-

LES BACCHANTES

à-dire au prologue par lequel, en son nom, Bacchus luimême fait l'ouverture du spectacle.

Pourquoi Euripide le jeune n'a-t-il pas retranché ce

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