scène si hardiment familière, de hasardé, de touchant au
ridicule, était, je m'imagine, bien effacé par la terreur
qu'excitait le spectacle de la raison humaine misérablement détruite au gré d'une divinité vengeresse, par la vue rapprochée et déjà distincte de l'effroyable catastrophe.
Cette catastrophe, le chœur des Lydiennes 1 appelle avec
fureur *
« 0 Bacchus, le chasseur qui poursuit tes Bacchantes, enlace-le en souriant dans tes lacs, quand il tombera au milieu
de leur troupe meurtrière *. »
Bien plus, justifiant ce qui a été dit* de la puissance prophétique que possèdent le dieu et ses ministres, il voit Févéneraent, il le décrit ; on le sait déjà, quand un serviteur de la maison de Gadmus, plein de trouble et de douleur, vient le raconter à ces femmes qui en triomphent. Il me sera permis de citer encore ce récit, qui ne le cède point au précédent en verve poétique, en vivacité, en mouvement, où le poète sait prendre tous les tons, gracieux, pathétique, terrible, poussant même hardiment jusqu'à l'horreur tragique.
« Ayant passé les limites du sol thébain, traversé les eaux
de rAsopus, nous gravîmes le Cithéron, Penthée, moi, car j'avais suivi mon maître, et rétranger qui nous conduisait. D'abora nous nous assîmes sur Therbe. dans un bois, cessant de marcher, retenant nos voix, afin de voir sans être vus. C'est dans une vallée profonde, fermée par des rochers, arrosée par des eaux courantes, ombragée par des pins, qu'étaient retirées les Ménades. se livrant à d'aimables délassements. Les unes recouvraient de lierre leurs thyrses dépouillés ; les autres, se jouant comme de jeunes coursiers détachés du joug,
répétaient tour à tour les paroles de Thymne bachique. Penthée ne les voyait point : « Etranger, dit-il, du lieu où nous
« sommes, mes rej-ards n'atteignent point jusqu'à ces Mé- « nades dissolues. Si je montais sur un tertre, sur quelque « cime d'arbre, je pourrais être témoin de leur honte. * Alors je vis un prodige opéré par l'étranger. 11 saisit une haule
l. V. 1011 sqq. — 2. V. 296 sqq. Voyez, plus haut, p. 2bO.
.» il
LES BACCHANTES
branche de pin qui se dressait vers le ciel, Paltira, rabaissa,
jusqu'à ce qu'elle touchât la terre, arrondie comme un arc, ou
le cercle que forme le mouvement d'une roue rapide.... Dessus
il plaça Penthée, et, prenant soin de le soutenir pour qu'il ne tombât point, il la laissa remonter avec lui dans les airs. Ainsi en vue, Penthée fut aperçu des Bacchantes, avant de les apercevoir lui même. Cependant l'étranger avait disparu. Une
voix cria d'en haut, celle de Bacchus sans doute : « 0 femmes, c je vous amène celui qui vous méprise, vous, moi, mes « saintes orgies : punissez-le. » Et, à ces mots, une lumière éclatante illumine le ciel et la terre ; l'air est en silence; les feuilles immobiles se taisent ; on n'entend plus le cri des bêtes sauvages. Les Bacchantes n'avaient pas saisi Tordre du dieu;
elles restaient en suspens, promenant de tous côtés leurs regards, quand la voix retentit de nouveau. Reconnaissant enfin le signal donné par Bacchus, les filles de Cadmus s'élancent, rapides comme une volée de colombes, Agave d'abord, puis
ses sœurs, et toute la troupe des Bacchantes ; elles bondissent à travers la vallée, par-dessus les torrents, les rochers, emportées furieuses par le souffle du dieu. Quand elles découvrirent mon maître, d'abord, d'un rocher, qui lui faisait face,
elles lancèrent vers lui une grêle de pierres, quelques-unes
des branches de pin, d'autres leurs thyrses, le tout vainement: le lieu élevé où le malheureux s'était irrprudemment laissé placer, le sauvait pour le moment de leurs atteintes. A la fin, s'armant de morceaux de bois de chêne et s'en servant comme de leviers, elles essayèrent de déraciner Tarbre. Comme, après
bien des efforts, elles n'y pouvaient réussir, Agave s'écria:
c Allons, Ménades, entourez, saisissez ce tronc, afin de pren- « dre la bête sauvage qui nous échappe, et que les secrets de c nos chœurs sacrés ne soient point divulgués, j» Mille mains alors pressèrent le pin, qui fut arraché. Précipité du faîte, Penthée tomba sur la terre, poussant de grands cris* ; il comprenait enfin quel sort 1 attendait. La première, comme la prêtresse chargée du sanglant sacrifice, sa mère se précipite sur lui. 11 arrache de son front la mitre qui le déguise, afin que l'infortunée le reconnaisse et ne le tue point; il lui crie, touchant sa joue : « C'est moi, ma mère, Penthée, ton fils,
« celui que tu as fait naître dans la maison d'Ecliion. Aïe pitié a de moi, ma mère, et, quels que soient mes torts, ne tue <r point ton enfantr » Mais elle, l'écume à la bouche, les yeux renversés, n'était plus maîtresse de sa raison; elle était pos-
1 Ici trouve son explication un vers de Properce {Eleg.j U\, xxii, 33), qui ne paraît pas avoir été entendu par tous les commentateurs :
Penthea non saevœ venantur in arbore Baccha.
sédée de Bacchus*; il ne la peut fléchir. Elle lui saisit le br. s
gauche, et des flancs du malheureux se faisant un point d'ajpui, Tarrache, non par sa propre force, mais par cel e que lui donnait le dieu. Ainsi fait Ino de Tautre côté. Autonoé, toute la foule des Bacchantes se pressent à l'entourice n'est {ju'un cri. Usant d'un reste de force, Penthée pousse des plaintes que couvrent leurs hurlements. L'une emporte un bras, Tautre un pied avec sa sandale; des entrailles, à découvert, toutes, les nfiains sanglantes, arrachent d'affreux lambeaux, qu'elles jettent çà et là. Le corps entier est dispersé , les rocher**, les branciies en portent les débris; qui pourrait les rassembler? La tète est restée entre les mains d'une mère égarée, qui Ta
attachée au haut de son thyrse, la croyant celle d'un lion tué dans la montagne. Elle a laissé ses sœurs parmi les Ménades,
et se promène seule sur le Githéron, fière de sa déplorable
conquête; elle vient la faire voir dans ces murailles, invoquant
à grands cris Bacchus, son compagnon de chasse et de proie, Fauteur de sa victoire, d'une victoire qui lui coûtera bien des larmes*. »
Le tableau que promet la fin de ce récit, Euripide ne nous l'envie pas. Il nous montre Agave, avec son affreux trophée, et dans les transports d'une joie atroce à laquelle inhumainement s'associe le chœur. Plusieurs témoignages font connaître à quel point une si terrible ecène
frappa l'antiquité', et j'ai raconté* comment elle servit, dans une cour barbare, de divertissement pour célébrer la défaite et la mort de Crassus. Aux violentes impressions qui en résultent, se mêle quelque émotion pathétique, quand la malheureuse femme, appelant tout le peuple thébain au spectacle de sa victoire, y convie aussi son père Gadmus, son fils Penthée, et se plaint, à plusieurs reprises, de leur trop longue absence ^ C'est le trait de